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Coup de foudre à l'heure de pointe (1)

( Avec les écouteurs sur les oreilles ou pour prolonger le plaisir :

Spotify : playlist "un été à s'étirer" - AG

https://open.spotify.com/playlist/2ewTOyBtmep3rHnfiMPm8u?si=2QivTEm2RKOI_OBg_n2Lng&pi=5aIGr0eBT32a2 )

Le petit mot de l’autrice :

J’ai connu mon premier coup de foudre quand j’avais 17 ans. Il faisait froid, je me rendais au lycée à moitié endormie sur le siège d’un bus et alors que l’album Hopes and Fears de Keane envahissait mes oreilles, mon coeur s’est mis à battre très fort. Un jeune homme, brun, les yeux en amandes s’est assis en face de moi. Il m’a regardé. Ses yeux se sont écarquillées. Mes joues se sont empourprées. C’était le coup de foudre. Après ça, cet homme que je n’avais jamais vu auparavant semblait apparaitre partout où je posais les yeux. Nous nous regardions, nous nous sourions mais jamais pourtant nous ne nous sommes abordés. J’étais trop timide et lui aussi certainement. Alors parfois, j’y repense. Je repense à lui, à ce qui aurait pu se passer. Je l’imagine à l’âge que j’ai maintenant. Et si la rencontre avait lieu aujourd’hui, que ce passerait-il ? Et si j’osais cette fois-ci ?

ELLE

Qui a bien pu se dire : tiens et si on organisait les journées de tout le monde de la même manière ? Mêmes horaires, même endroit, même trajet, et même gueule qui semble dire « Mon Dieu, c’est ça ma vie ? ». Eh bien oui… Il faut bien que je me l’avoue. C’est ça ma vie et je la regarde défiler avec cette impression horrible que les jours se ressemblent désespérément ; la routine matinale millimétrée - le bus du matin - les mails à trier - le repas de midi entre collègues qu’on écoute à peine - le café dégueulasse de l’après-midi - les aiguilles de l’horloge, et toujours ce même arrêt de bus bondé - les mêmes journées, sans aucune surprise.

— Notre nouveau chef était encore plus sexy aujourd’hui, tu ne trouves pas ?

Nina interrompt mes ruminations pour me parler de son sujet favori depuis quelque temps : notre chef - un jeune homme de 25 ans nommé récemment et qui nourrit nos discussions depuis. Au début, c’était plutôt agréable. Il apportait du renouveau. Je m’amusais à regarder Nina le draguer plus ou moins discrètement. Le sujet animait un peu mes journées moroses qui attendaient que quelque chose vienne les éclairer. Mais bon, voilà quelques mois que ce changement est devenu une habitude de plus dans la journée.

Blasée, je regarde ma collègue en tentant de me faufiler sous l’abri-bus… Sans succès. La pluie tombe de plus en plus fort et dégouline sur mes cheveux et mon front. À cette période de l’année, les jours de pluie se suivent et évidemment, tous les jours, j’oublie de prendre mon satané parapluie. Comme si ces journées ne pouvaient pas être encore plus affligeantes.

— Okay, j’arrête de te parler de lui, me dit Nina, mais quand même, il est vachement mieux que Mme BURLOT.

— Oh, tu sais moi le style « jeune cadre dynamique », avec costard-cravate et cheveux bien disciplinés, ce n’est pas mon truc.

Nina pouffe de rire, sort son portable et le met face à mon visage.

— C’est sûr que toi les cheveux disciplinés…

Comme je le craignais, je ressemble à une vieille serpillière. De grosses mèches ruisselantes pendent tristement sur mon crâne et de petits frisottis forment une auréole autour de ma tête. Nina, elle au moins, a une capuche à son manteau et je me dis qu’il est peut-être temps de changer le mien. J’approche mon visage du téléphone pour me recoiffer, mais j’ai l’air tellement blasé que ça ne changerait rien. Je me fonds parfaitement au paysage lugubre de la fin de journée.

Je ferme les yeux pour me reconnecter à mon souffle quelques secondes. J’imagine le soleil réchauffer mon visage, mes cheveux nourris par le sel de la mer, mes pieds dans le sable, loin de cette vie anesthésiante.

— Le bus arrive, m’informe ma collègue, tu vas pouvoir te recoiffer.

Encore quelques secondes plongée dans mon imagination et le bruit des portes m’amène à rouvrir les yeux. La foule qui s’était agglutinée sous l’arrêt de bus se précipite à l’intérieur en me bousculant. À l’heure de pointe, les lois humaines n’ont plus lieu d’être, c’est la loi du plus fort ou du plus rapide qui est de mise. Il n’y a pas de doute, je suis revenue à la réalité.

Le véhicule est vite rempli. Ma collègue est déjà montée et emportée par le mouvement de foule, elle me fait des signes. Il ne me reste que peu de places, mais j’ai l’habitude. Les gens se compactent davantage et je me faufile vers la porte avant que celle-ci ne se ferme. La lumière dans le bus me permet d’apercevoir mon reflet. Je remets un peu d’ordre dans mes cheveux et tente de les regrouper au mieux.

Les gouttes de pluie tapent sur la vitre de la porte. Je regarde à l’extérieur, rapidement avalée par mes pensées. Ce soir, j’ai besoin de chaleur, de mer et d’amour. À défaut d’en avoir dans ma vie, je vais bien pouvoir trouver ces éléments dans un film. La liste des éventuels films que je pourrais regarder ce soir défile dans ma tête. Mon regard se perd dans la rue éclairée par les lampadaires.

Un retardataire désespéré court en notre direction. Il doit certainement nourrir l’espoir que le bus s’arrête pour lui, mais la plupart du temps, ces gens-là courent pour rien. Malgré ses grands signes, le moteur qui ronronne annonce un départ imminent. J’enfile mes écouteurs et me prépare à repartir dans mon imaginaire, bien loin de cet ennui. Peut-être devrais-je regarder Point Break ? La mer, le soleil et un très bel homme en prime. Avec une bonne assiette de pâtes et plein de fromages !

Un mouvement me plaque contre un panneau de séparation. La personne qui courait a apparemment été assez visible pour encourager le chauffeur à s’arrêter. L’homme s’approche alors de la porte et je me décale pour les laisser s’ouvrir. Il reste peu de place et je me fais toute petite pour le laisser rentrer. La pluie coule encore de sa capuche noire. Un mouvement de foule libère un peu plus de place à l’homme qui se cale à côté de moi. Les portes se referment une nouvelle fois m’obligeant à me coller à lui. Je déteste les transports en commun, je déteste devoir être collée aux gens comme ça. Tout ce monde qui s’agglutine sans même se remarquer, perdu dans leurs pensées routinières.

Enfin, je dis ça, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que je suis comme eux. J’augmente le son de mes écouteurs et inspire un coup pour oublier cette triste idée. Combien de fois, j’ai rêvé d’autres choses, rêvé d’un signe qui pourrait me sortir de ce quotidien si ennuyant. Encore ce soir, il n’y a que Keanu Reeves qui me sauvera. Au moins, l’absurdité de cette idée me fait un peu sourire.

Un tremblement secoue un peu le bus et je m’accroche à la rambarde rapidement. Ma main se pose sur celle de l’homme qui vient de monter. Gênée, je tourne ma tête vers lui pour m’excuser.

Son regard sérieux me prend au dépourvu et un mouvement étrange anime l’intérieur de mon corps. Non pas que je n’ai pas l’habitude du regard sérieux des gens qui sortent du travail. La plupart du temps, ils sont entrain de refaire leur journée et de réfléchir à leur prochaine. Non, c’est juste que son regard à lui, je m’y accroche, involontairement et complètement absorbée. Mon cœur, jusque-là silencieux, a décidé de se manifester en tapant nerveusement dans ma cage thoracique.

Les yeux de cet homme sont si obscurs que je n’arrive pas à distinguer sa pupille et j’ai l’impression de m’y perdre un peu. Je secoue ma tête pour revenir un peu plus à moi, mais je ne peux pas m’empêcher de le parcourir rapidement des yeux. Une capuche noire protège sa tête et un manteau marron recouvre ses épaules. L’eau a imbibé ses vêtements. Je détourne mes yeux pour regarder à travers la fenêtre. Je ne peux pas le mater comme ça, ça ne se fait pas. Malheureusement, le reflet qui se dessine sur la vitre de la porte a raison de ma volonté. Il a retiré sa capuche et secoue ses cheveux comme un chien en giclant les passagers qui l’entourent. Ce doit être l’effet du reflet et de l’eau qui tombe dehors, car j’ai l’impression que cet homme est au ralenti. Ou alors est-ce la musique lente qui joue dans mes oreilles ? Je tourne ma tête à nouveau vers lui. Une goutte d’eau glisse doucement sur son nez me guidant sur les courbes de son visage. Elle tombe sur ses lèvres et mon cœur s’arrête. Le petit coup de langue qu’il donne pour l’absorber menace de me liquéfier sur place. Mes yeux sont complètement obnubilés par ses lèvres.

Se sentant certainement observé, l’homme tourne son regard vers moi. Mes joues se mettent à rougir en même temps que ses yeux s’écarquillent. Cette fois, ma respiration s’arrête. Mes jambes tremblent. Quelque chose semble nous traverser au même moment et cette sensation est vivifiante.

LUI

Les chiffres du mois à analyser, mon planning de demain, le dossier PANTEL, etc. Toutes ces choses importantes, qui défilaient dans ma tête, prêtes à être organisées, ont complètement disparu. C’est le blanc, le vide intersidéral à la place du brouhaha intérieur que je maîtrise d’habitude. Subitement, mon corps semble avoir pris le dessus. Mon cœur bat fortement. Une chaleur m’a envahi. Le bruit de ma respiration annihile tous les autres bruits. Ses yeux me regardaient et au lieu de les surprendre, c’est elle qui m’a surpris. C’est comme si je remarquais pour la première fois, une présence dans cette foule de gens auquel je n’ai jamais porté attention. Ce temps, qui semble toujours s’échapper, d’un coup, s’arrête. Je suis absorbée par elle et j’ai beau lutter, m’en détacher me semble impossible.

La femme se recule pour se coller à la vitre du bus. Le véhicule tremble sous nos pieds. Il démarre et le mouvement me déséquilibre. Nos yeux se décrochent l’un de l’autre. Je me dépêche de regarder autour de moi pour me rattraper. Le mouvement contraire me ramène vers la femme. Je m’accroche avec force à la barre pour ne pas l’écraser. Je suis très proche d’elle. Je peux sentir sa chaleur et je ferme les yeux pour me retenir de la regarder. Pendant quelques secondes, je me demande si mon cœur bat encore. Ma respiration, elle, est complètement suspendue. J’ai la désagréable sensation que mon corps n’en fait qu’à sa tête, bien loin de la maîtrise dont je fais preuve habituellement. Ce soir, je ne contrôle plus rien.

Dans une tentative désespérée de retrouver le calme, je regarde l’avant du véhicule. En rentrant, il faudrait revoir les chiffres du trimestre dernier afin d’obtenir une projection plus précise des mois à venir, j’ai aussi rendez-vous demain avec…, euh… avec…avec… J’ai beau essayé de remettre un peu d’ordre dans mes pensées, je sens ses yeux se poser sur moi sans même la regarder. Bizarrement, cette idée me remplit de chaleur. Je dois perdre la tête, car cette sensation inexplicable est incontrôlable.

À l’arrêt suivant, deux nouvelles personnes montent dans le bus provoquant un nouveau mouvement qui me plaque contre elle. J’appuie ma deuxième main vers son épaule.

— Pardon, lui dis-je gêné.

Je sens mes joues chauffer et me concentrer sur les tâches à planifier devient de plus en plus difficile. Sa proximité est une vraie torture, mais pas de celle habituelle. Cette proximité est plus embarrassante que celle que l’on vit d’habitude dans les transports en commun. Je ressens nettement l’envie d’être près d’elle et ma logique n’y trouve aucune explication.

Au fil des arrêts du bus, la place se libère. Je m’éloigne avec soulagement et regret d’elle, mais pas trop. Plusieurs sièges sont désormais libres, mais je reste à proximité. Je n’arrive pas à me convaincre de m’y asseoir. Habituellement, je me serais assis dès que possible, ouvrant mes mails, checkant mon planning du lendemain pour m’avancer. Ce soir, c’est impossible. Une force étrange m’intime à rester à quelques mètres d’elle. Le dossier Pantel est tellement loin. Une brume indicible a remplacé mes pensées habituelles.

Je n’ose pas la regarder et elle semble également fuir mes yeux. C’est stupide, mais j’ai peur qu’en la regardant, quelque chose d’incontrôlable me submerge. Parfois, elle pose les yeux sur moi et je sais alors que ma crainte est fondée. Mon corps s’affole et mon cœur se met à bouillir. Je me contente de regarder son reflet dans la vitre, assez trouble pour ne pas me perdre et assez précis pour me satisfaire pour le moment.

Les rues défilent et les lampadaires jaunes du vieux quartier remplacent le blanc aveuglant des rues modernes. La femme appuie sur le bouton pour demander l’arrêt suivant. Mon cœur s’arrête. Elle va descendre. Ce moment suspendu va donc prendre fin bientôt. Je devrais être soulagé. Je vais enfin pouvoir me concentrer. Pourtant, mon cœur se sert quand le bus amorce son freinage. J’hésite à la regarder. Le bouleversement que je vis à l’intérieur de moi est peut-être trop visible. Je sers le point si fort que mes ongles s’enfoncent dans ma chair. Je devrais lui parler ? Mais qu’est-ce que je pourrais bien lui dire ? On ne se connaît pas. Tout ça n’a pas de sens. Le bus s’arrête et les portes s’ouvrent. Cette fois, je ne peux empêcher mes yeux de la regarder. J’aimerais imprimer son visage comme si je voulais me convaincre que je n’avais pas rêvé d’elle.

Elle descend et puis, soudainement, se retourne. Je suis à nouveau surpris par l’effet de ses yeux sur moi. Les portes se referment, le sol tremble et le bus redémarre.

Sa silhouette s’efface petit à petit dans la nuit me laissant seul, imprégné par elle. Mon arrêt n’est plus très loin non plus. Peut-être aurais-je dû descendre moi aussi ? Nous aurions engagé la conversation et je serais rentré à pied. Qui me dit qu’elle m’aurait adressé la parole ? Ça aurait été une perte de temps incroyable. Je ne suis pas raisonnable, c’est n’importe quoi. On ne suit pas une inconnue.

Je récupère mon portable dans ma poche et allume l’écran. Trois messages de mon collègue sont en attente. Je regarde une nouvelle fois dehors. Mes rêveries ne me mèneront nulle part. J’ouvre les messages et le temps semble reprendre son cours normal.

ELLE

Mon assiette de pâtes fumantes est posée sur la table basse. Je tiens la télécommande et pourtant, mes yeux n’arrivent pas à revenir à l’écran. Je regarde par la fenêtre. La pluie tombe devant les lumières jaunes des lampadaires. Les images de cet homme n’arrêtent pas de faire irruption dans ma tête et Keanu Reeves, la plage, le soleil ne m’intéressent plus vraiment… Ni les pâtes d’ailleurs.

Finalement, je décide d’éteindre la télé. Je me lève, reprends le plat de pâte encore chaud et le déverse dans une boite. Ce sera un repas parfait pour demain midi.

Ce soir, je n’ai pas envie de faire comme d’habitude : télé, repas, dodo. Mon esprit est trop occupé par cette rencontre et trop perturbé par le fait qu’il y a peu de chances que je revois cet homme. Mon corps me hurlait de faire quelque chose, de parler à cette personne qui, pour une raison inconnue, m’a tant chamboulé. J’ai même hésité à rester dans le bus, mais jusqu’à où ? Je n’allais pas descendre au même arrêt que lui, ça aurait été trop gênant. J’étais donc descendu à mon arrêt et me retourner était la seule chose que j’étais capable de faire. Pathétique.

Je récupère mes écouteurs et repasse le morceau que j’écoutais quand nos regards se sont croisés. Il a beau être loin maintenant, je peux encore sentir l’effet de notre rencontre sur moi. Je ferme les yeux et c’est lui que je vois ou peut-être que je me force à repenser à tous les détails qui me reviennent. Sa présence a été comme un vent frais dans cette journée maussade. Avant de revenir à mon quotidien, je veux encore m’y raccrocher un peu.

Je me glisse sous la couette observant la lumière dorée éclairer mon appartement. À cette période de l’année, je ferme rarement les volets. J’aime regarder la pluie tomber dehors et l’obscurité jaunie par les lumières extérieures m’offre un refuge pour rêver. Et ce soir, mon rêve est tourné sur une seule personne, une personne dont je ne connais même pas le nom, mais qui a décidé de faire irruption dans ma vie comme une oasis dans le désert. Je l’imagine assis au bord du lit, son visage se dessinant entre obscurité et lumière. Un frisson me traverse. Ma main caresse les draps comme si je pouvais m’imaginer toucher sa peau. Je pousse un grand soupir devant le constat que c’est peine perdue. Je ne l’ai jamais touché. Comment pourrais-je l’imaginer ? Je m’allonge sur mon oreiller et je regarde le plafond en attendant quelque chose. Je ne sais pas vraiment quoi mais, comment pourrais-je retourner à mon quotidien après ça ? Je ferme les yeux, décidée à laisser son image m’emmener dans le sommeil.

— Lola ? Tu viens ? On va louper le bus.

Nina interrompt mes pensées. Je regarde mon ordinateur. Un nouveau mail est ouvert et la lettre « m » défile sur au moins deux lignes. Il semble que mon esprit soit ailleurs depuis un certain temps. En fait, j’ai passé la majeur partie de cette journée dans le brouillard. Il faut dire qu’hier soir, je me suis endormi avec l’image d’un homme croisé dans le bus et que ce matin, je me suis réveillée avec cette même image. Il y a vraiment de quoi être ailleurs. Et pour arranger ces rêveries stériles, les questions ne cessent de me tourmenter : pourquoi je ne l’avais jamais vu avant ? Est-ce que c’était exceptionnel ? Peut-être qu’il travaille à côté ? Et comment il s’appelle ? Si ça se trouve, je ne reverrai jamais cet homme et cette idée me désespère.

— Lola ? S’il te plaît, on se dépêche ?

— Ah oui pardon. J’arrive.

Je me lève précipitamment. Moi aussi, je suis pressée. Si jamais il y a une chance que je revois cet homme dans ce bus, il ne faut pas que je le laisse passer. Je regarde l’heure : 18 h 15. Mince ! On est déjà bien à la bourre. Habituellement, à cette heure-ci, Nina et moi attendons déjà le bus. J’éteins mon ordinateur, enfile mon manteau en vitesse et m’empare de mon sac à main.

— On y va.

Aujourd’hui, il ne pleut pas, mais une brume épaisse donne à cette soirée un air lugubre. Pour une fois que j’ai pensé à prendre mon parapluie, je n’ai même pas l’occasion de l’utiliser. De toute façon, ce n’est pas commode pour courir. Au loin, on peut voir le bus arriver à l’arrêt.

— LE BUS ! Crie-je à Nina.

Elle se tourne vers moi surprise par mon enthousiasme soudain.

— Sinon on prend le prochain, je ne veux pas te faire courir, me répond-elle.

— Eeehhhh ! Je peux courir quand même, lui dis-je légèrement vexée par sa remarque. Je ne suis pas grabataire !

Je lui prend la main et m’aventure dans un sprint digne des sportifs les plus entraînés … Du moins, c’est mon impression. Courir n’est pas mon fort. Il est d’ailleurs rare que j’aie autant d’énergie, mais, ce soir, je pourrais même faire une course d’obstacle. Le bus est encore à l’arrêt lorsque nous arrivons. Le véhicule est déjà bien remplie, mais je suis décidée à rentrer. Je force un peu le passage sous les plaintes des autres passagers.

— Ouf, on l’a eu ! Souffle-je.

— Toi qui es tellement apathique d’habitude, c’était surprenant de te voir courir, me répond Nina essoufflée.

Je la regarde surprise. Je sais qu’elle a raison, mais l’entendre est un peu blessant. Je n’avais peut-être pas pris conscience que j’étais devenu aussi apathique. Elle a quand même utilisé « tellement ». Depuis quand suis-je devenu ce genre de personne ? Anesthésiée par son quotidien ? Je crois que je prends le même bus depuis trop longtemps.

Pourtant, ce soir, ce bus n’est plus aussi morne. Mon cœur bat rapidement, mais le sprint que nous venons de faire n’en est pas la cause. Je cherche du regard l’homme d’hier avec l’espoir de le revoir. Il n’est pas autour de nous. Le bus est grand et je me mets sur la pointe des pieds pour mieux observer les passagers. Le bus démarre et je suis à deux doigts de tomber sur une dame qui me regarde méchamment. Nina appuie sur mon épaule pour que je repose mes talons au sol.

— Ouh la la, reste avec moi, me dit-elle amusée.

Ce n’est pas que j’ai envie de la fuir, mais rester vers elle n’est pas vraiment ma priorité. Je profite donc du mouvement du bus au démarrage pour me faufiler un peu plus.

— Tu vas où ?

Nina ne bouge pas. Elle me regarde avec surprise. C’est vrai qu’il n’y a pas vraiment la place de se faufiler. Même si j’ai avancé de quelques centimètres, il parait assez difficile d’aller plus loin. Les gens me défigurent se demandant certainement : « Qu’est-ce que cette folle croit pouvoir faire ? ». Les regards sur moi calment temporairement mon élan. Je ne peux pas bouger, certes, mais je peux toujours le chercher des yeux. Malheureusement, ma vue ne va pas très loin et rien ne m’indique sa présence. Je souffle déçue.

— Tu cherches quelqu’un, me demande Nina qui a bien vu ma déception.

— Euuuh non… Qui veux-tu que je cherche dans cette foule ?

C’est bien sûr un gros mensonge, mais qu’est-ce que je pourrais lui dire ? Que j’ai eu le coup de foudre pour un inconnu ?

— Je te trouve agitée.

— Non mais ce monde, ça me saoule, réponds-je.

— Ah voilà la Lola râleuse que je connais. Oui, c’est sûr que c’est chiant, mais les gens vont vite descendre.

Apathique et râleuse ?! Plus ça va, plus je me découvre des qualités dis donc ! Je prends une grande inspiration pour me calmer et redonner une image plus douce à ma collègue. Je ne suis pas comme ça. Je ne suis pas une râleuse ou une personne sans vie. C’est vrai que le quotidien m’a peut-être un peu assommée, mais la vraie Lola rêve d’aventures. Elle aime la vie et elle est pleine d’énergie. Je me rends compte que je me suis mis en veille sans même m’en rendre compte, comme ses écrans que l’on n’utilise plus et qui, à la longue, s’éteigne.

Le bus freine et un nouveau mouvement de foule me réveille. Nous allons peut-être pouvoir bouger avec plus d’aisance. Des personnes descendent et je me retourne vers Nina avec un grand sourire.

— Tu viens ? Je vais voir s’il y a des places disponibles.

J’avance dans la foule, plus décidée à vérifier la présence de l’homme qu’à trouver de quoi poser mes fesses. D’ailleurs, je ne regarde même pas les sièges. Je bouscule certaines personnes, demande à d’autres de me laisser passer et à nouveau, mon cœur s’arrête.

Sa main est accrochée à une barre. L’autre main consulte son portable. Sa capuche recouvre sa tête. Son regard va de bas en haut, suivant le pouce qui s’agite sur l’écran. Il est là.

Une vague de chaleur remonte ma colonne vertébrale et me fait transpirer. Mes joues s’empourprent rapidement. Il ne regarde pas dans ma direction. Pourtant, j’aimerais qu’il le fasse. À un tel point que je m’avance vers lui sans vraiment avoir une petite idée de ce que je vais faire. « Eh salut ! Moi, c’est Lola, ça te dit qu’on échange nos numéros ? » Non, je ne peux pas dire ça quand même.

— Lola ?

Nina m’appelle et sa voix semble faire réagir l’homme qui tourne enfin sa tête vers moi. Ses yeux s’écarquillent à nouveau. Le fait de savoir qu’il m’a vu calme un peu ma nervosité. Il sait que je suis là maintenant et je ne sais pas pourquoi cette idée me donne un peu d’espoir.

— Viens ! Y a des places ici.

Ma collègue a pris mon bras et m’entraîne vers deux sièges. Je m’assois dans celui du fond un peu déçue de m’en éloigner. Mon regard n’arrive pas à se détacher du sien. Un léger sourire se dessine sur son visage. Des papillons remontent de mon ventre et viennent se loger sur ma bouche qui, à son tour, sourit légèrement.

— Qu’est-ce qui te fais sourire ? Me demande Nina.

— Je ne souris pas.

— ah ben si ! Carrément ! Et c’est assez rare pour le souligner.

Oui, mais il est là et c’est lui qui me fait sourire. Je ne pensais pas recroiser cette lumière dans mon quotidien terne. Le revoir ce soir est comme une bénédiction à laquelle je goûte chaque bienfait. L’homme a les yeux qui brillent, allumés par un sourire de plus en plus large. Plus son regard brille et plus mon cœur fond. Je le sens sur le point d’imploser de joie et gênée, je me tourne rapidement vers la fenêtre. J’ai l’espoir qu’il vienne me parler. C’est totalement probable après ce sourire que l’on a échangé. Je prends une grande inspiration me préparant à sa voix, à l’effet que cela me fera de lui parler.

— T’es drôlement agitée ce soir.

Nina me regarde avec un sourire espiègle.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive aujourd’hui Lola ?

— Rien du tout. Qu’est-ce que tu racontes ?

Nina baisse les yeux et je suis son regard jusqu’à mes cuisses qui trépignent. Je n’aimerais pas qu’elle sache que j’ai craqué sur un inconnu et que maintenant, il m’obsède complètement. En y pensant, c’est tellement ridicule.

— J’ai un peu froid, réponds-je sans conviction.

— Quelque chose te stresse en ce moment ? Tu as eu l’air ailleurs toute la journée.

— Non, non, ce n’est rien.

— Si tu le dis.

Nina se lève de son siège et vient appuyer sur le bouton. Son arrêt est proche et sans réfléchir à ce que je fais, je la suis. Elle s’approche de la porte.

— Tu descends ici ? Me demande-t-elle surprise.

LUI

La femme s’est relevée de son siège pour venir près de moi et de la porte. Son approche soudaine me surprend. Je ne comprends pas pourquoi elle se rapproche et mon cœur accélère. C’est très agréable mais complètement inattendu. Elle ne devrait pas descendre ici. Son arrêt est plus loin. Je me surprends moi-même d’avoir noté ce détail. D’ailleurs, un nouveau détail semble s’inscrire fortement en moi : son prénom. Lola s’imprime dans ma cervelle comme un mot qui se propagerait sur un écran dans toutes les polices et les tailles possibles.

Sa proximité me rappelle mes sensations d’hier. À nouveau, elles m’envahissent et ma concentration devient de plus en plus difficile… Comme hier soir. Je devais travailler, avancer sur mes dossiers. Je me l’étais promis. Et bien, je n’ai pas du tout avancé. J’étais trop ailleurs, trop accaparé par cette rencontre. Une bonne nuit de sommeil semblait avoir dissipé le bouleversement qu’elle avait provoqué mais, à 18 h tout à basculer.

L’heure, qui jusqu’alors n’avait pas d’importance, semblait d’un coup, devenir le centre de mon attention. Entre mon dossier et l’heure, mes yeux ont fait un choix que je n’arrivais pas à contrôler et me voilà dans ce bus, encore une fois en prise avec mes émotions. Une partie de moi s’agace : travailler va encore être compliqué ce soir. Par contre, une autre partie s’enflamme. Je ferme les yeux, me reliant à ma maîtrise intérieure. Je peux sentir sa présence et une sensation palpitante tourbillonne dans mon torse. Pour la maîtrise, on repassera. Je rouvre les yeux.

Une grande gêne se lit sur le visage de Lola alors que la femme qui l’accompagne la regarde intriguée. Je retiens un petit sourire. Son embarras n’arrange rien à ce qui me perturbe. Cette femme déclenche chez moi un appétit irrésistible.

— Non, je ne vais pas descendre ici.

La voix de Lola pénètre mes oreilles comme une agréable musique. J’imagine les mots qu’elle pourrait me dire, ce que ça ferait si elle me les chuchotait à l’oreille. Un frisson me traverse violemment.

— Tu n’étais pas obligé de m’accompagner alors, lui répond sa collègue.

Je respire profondément, tentant de retourner au calme.

— Ben en fait, je voulais être debout. Bref, bonne soirée Nina.

— Je vois… À toi aussi Lola.

Sa collègue descend, les portes se referment et le bus redémarre, nous laissant seuls. Bien sûr, ce n’est qu’une impression. Le bus est occupé par d’autres passagers, mais présents ou pas, je ne les vois même pas. Je suis bien trop concentré sur sa présence, sur le bruit difficilement perceptible de sa respiration, sur l’odeur qui flotte autour d’elle. Chacun des mouvements du bus m’offre une occasion de me rapprocher d’elle discrètement jusqu’à la percevoir encore plus nettement. Elle sent la pomme et sa respiration semble aussi inégale que la mienne à l’heure actuelle.

— Lola ?

Une voix masculine me fait sursauter et me sort de mon égarement. Je me redresse et m’éloigne de la femme. C’est sûr, je deviens fou. Qu’est-ce qui me prend de l’approcher comme ça ? Lola se retourne et un bel homme aux longs cheveux châtains s’approche d’elle.

— C’est fou de se retrouver ici Lola !

— Mathieu ?

L’homme vient la prendre dans ses bras avec beaucoup de chaleur. Ma voix intérieure commente qu’il y a trop de chaleur entre eux et je me demande bien qui il peut être. Encore un sentiment mal venu que j’essaie de faire cesser sans succès. Je tourne le dos, tentant de mettre un peu de distance.

— Ça fait longtemps qu’on ne sait pas vu, lui dit l’homme.

Malgré moi, je reste attentif. Je prends les informations comme si cela pouvait mener à quelque chose, comme si j’avais le droit de me tenir informer de sa vie. À quoi cela va me servir ?

— Oui, pourtant, on vit dans le même quartier, répond-elle.

— C’est vrai, c’est bizarre qu’on ne se croise jamais. Peut-être que tu m’évites.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Je plaisante Lola. C’est juste le temps qui passe trop vite.

— Oui, j’ai l’impression que c’était hier que tu nous avait quitté.

— Ça me fait plaisir de te voir.

— Moi aussi, ça me fait plaisir.

—Comment tu vas toi ?

— Oh, tu sais, la routine.

Les questions se bousculent dans ma tête. Cette situation me met dans une incertitude que je n’ai pas l’habitude de vivre. D’habitude, le travail occupe toutes mes pensées : les dossiers à traiter, les délais, les rendez-vous professionnels, les potentielles idées novatrices à développer, etc. De quoi largement m’occuper, mais, là, je n’arrive plus à réfléchir. Toutes mes pensées sont dirigées vers elle, vers cette femme dont je ne connais que le prénom et le quartier. Je me sens complètement démuni et ridicule.

Je me retourne rapidement pour les observer. L’homme a un sourire doux sur le visage et regarde Lola l’œil brillant. Lola, les joues rouges, semble apprécier la conversation. Ses yeux reviennent vers moi de temps en temps et je ne peux empêcher mon cœur de battre avec violence. Les lumières jaunes du vieux quartier ne vont pas tarder à remplacer les néons froids de la modernité. Le bus s’arrêtera et Lola descendra. Est-ce qu’il va descendre avant elle ?

Les arrêts se sont enchaînés et l’homme n’est pas descendu. Les vieux lampadaires art déco et les vieux bâtiments défilent de plus en plus doucement. Un léger mouvement marque l’arrêt du bus. Les portes s’ouvrent et je jette un dernier coup d’œil vers Lola qui descend. Ses yeux croisent les miens. Je ressens un petit pincement au cœur. L’homme et la femme marchent côte à côte et je les regarde s’éloigner.


Comme d’habitude, je dépose mon ordinateur sur la table de la salle et m’assois. Mon esprit est pourtant encore dans ce bus avec elle. Comme hier soir, j’ai beaucoup de mal à me concentrer. Distrait, je caresse le bois noble de ce meuble qui m’a coûté une fortune. Pour en faire quoi finalement ? Travailler ? Cette table n’a jamais servi à autre chose.

Des images instantanées de Lola assise sur la table, ses pieds autour de ma taille, sa main posée là où ma main est posé, me parasitent.

Je secoue la tête et ouvre mon ordinateur qui s’allume. Devant moi, la salle s’étend, grande, vide. Un canapé en cuir marron fait face à un grand écran plasma que je n’allume que pour regarder les informations. Avais-je vraiment besoin d’un tel écran ? Il serait peut-être plus utile si je regardais des films. Quel genre de film aime-t-elle ?

Je balaie rapidement l’image qui commence à se dessiner dans mon imagination. Une fenêtre menant au balcon rapporte un peu la lumière de l’extérieur. Est-ce qu’elle aime les balcons ? C’est agréable l’été.

Derrière moi, le micro-onde émet son bip significatif. Le plat que j’ai mis à chauffer en arrivant doit être prêt. Je me lève, le récupère et ôte l’opercule fumant du récipient. Comme d’habitude, je ne prends pas le temps de cuisiner. Les plats tout faits de mon frigo suffisent largement. C’est vrai que ce n’est pas très appétissant et pourtant, ça ne m’empêche pas d’en manger tous les soirs. Au moins, cela me permet d’être efficace.

Je viens me rasseoir à la table, commençant à regarder les mails qui sont arrivés. Mes doigts caressent le pavé tactile de mon ordinateur. Mes pensées repartent ailleurs, les mails ne m’intéressent pas. Je me bascule en arrière cherchant ma concentration sur le plafond. Elle n’est pas là. Je soupire avant de me remettre droit. J’ouvre un mail et commence la lecture, d’abord intérieurement. Puis, je passe à la lecture à voix haute. Je ne comprends même pas ce que je lis. Les mots semblent défiler sans avoir de sens. Je relis plusieurs fois la phrase, une histoire de chiffre dans un dossier, mais rien n’y fait.

Je me lève et ouvre ma fenêtre pour me rendre sur le balcon. L’air frais et humide rentre dans mes narines. Cela devrait suffire pour m’aider à me concentrer. Cependant, au loin, les lumières jaunes caractéristiques me rappellent que mon appartement donne sur le vieux quartier un peu plus loin. Je me demande où elle vit, est-ce que je vois son immeuble ou sa maison d’ici, si elle est bien rentrée et si elle vit seule. Tout est tellement incertain. Normalement, on en connaît beaucoup plus sur quelqu’un avant d’y penser autant, non ? Alors que m’arrive-t-il ?

ELLE

Ce soir encore, je suis rentrée par le même bus, à la même heure et je ne l’ai pas revu. Ça fait pratiquement plus d’une semaine que nous ne nous sommes pas recroisés. Je ne connais même pas son prénom et pourtant, je ne fais que penser à cet homme.

Les premiers jours, j’ai maudit Mathieu et le fait de l’avoir rencontré. Bien sûr, il n’y est pour rien. Je crois que c’est plus contre moi que j’étais en colère. Ma routine chiante à mourir avait pris une couleur surprenante et je suis restée là sans rien faire. Dès le début, j’aurais dû aller le voir, lui demander son numéro, me présenter, faire quelque chose, agir. Pourtant, je suis restée paralysée à attendre mais rien ne s’est passé et je ne suis même pas sûre que quelque chose se produira à nouveau.

La pluie n’a pas fini de tomber et c’est encore trempée que je rentre chez moi. Je laisse mes chaussures à l’entrée et mets mon manteau sur une chaise. Tout mon appartement est plongé dans une obscurité teintée par les vieux lampadaires extérieurs. Voilà des jours que je n’allume même plus la lumière. J’ai l’impression que l’allumer me ferait sortir d’un songe que je ne veux pas quitter. J’enlève mes vêtements mouillés et me dirige vers le canapé pour m’y affaler. Je fixe le plafond plusieurs minutes en soupirant. Et si je ne le revoyais jamais ? Cette pensée me rend plus molle encore.

Ce que je ressentais était si réel que ça m’a fait peur. Toutes ces émotions pour un homme que je ne connais même pas, y a de quoi flipper un peu, mais c’était tellement bon de ressentir ça. Tellement bon de sentir que quelque chose se passait dans ma vie. Ça provoquait des étincelles dans tout mon corps. C’était quand la dernière fois que j’avais ressenti quelque chose d’identique ? Ça faisait tellement longtemps que j’avais fini par me mettre en veille en attendant que quelque chose d’excitant se présente à moi. Quelque chose d’excitant s’était bel et bien présenté à moi et je n’avais rien fait.

Un frisson traverse mon corps. Seulement vêtue de mes sous-vêtements, je commence à avoir froid. Je cherche à tâtons le plaid qui ne doit pas être loin et me recouvre. Je ferme les yeux essayant de me remémorer son visage encore une fois.

Ce soir, la pluie tombe épaisse et je remercie le ciel d’avoir pu accéder à l’abri-bus.

Je regarde Nina, son sourire et les étoiles qui brillent dans ses yeux. Elle me raconte combien elle a apprécié le costume bleu marine que portait notre chef. Quelque part, je l’envie. Il est ce qui éclaire ses journées et la motive à aller travailler.

— Je trouve que le bleu, c’est élégant. Tu ne trouves pas, me dit-elle.

— Si tu le dis.

— En-tout-cas, sur lui, ça fait élégant. Ce doit être un costume cher, on dirait qu’il avait été taillé pour lui.

— Je ne sais pas.

— Ça fait trop bien ressortir ses épaules. On doit se sentir toute petite dans ses bras.

— Peut-être.

— Tu n’es pas très loquace comme d’habitude. La Lola que je connaissais est revenue rapidement, rigole-t-elle.

Moi, par contre, ça ne me fait pas du tout rire. Je comprends ce qu’elle dit et ça m’agace. Cette si belle énergie que j’avais gagnée est vite redescendue. Je me sens envahie par le désespoir à l’idée que la vie reprenne son cours comme avant. Je pousse un gros soupir.

La foule, ce soir, m’étouffe. Autour de moi, les discussions habituelles forment un brouhaha routinier. Comme toujours, les yeux se fixent aux montres, puis le bruit bien connu du bus fait tourner les têtes. Son moteur ronronne et le véhicule s’arrête en même temps que les discussions. La porte souffle en s’ouvrant. La foule s’engouffre par les ouvertures. Les bips raisonnent à mesure que les passagers valident leur ticket… Tous ces faits qui s’enchaînent invariablement comme si j’assistais à un mauvais film duquel je ne pouvais pas sortir.

Nina me prend le bras et comme d’habitude, nous montons à notre tour dans le bus déjà plein. Je regarde autour de nous et à l’extérieur cherchant l’homme sans espoir. Seuls des visages inconnus mais terriblement habituels nous entourent. Je les ai certainement vue plus souvent que cet homme et pourtant son visage m’a paru tout de suite plus familier. C’était comme s’il habitait mes songes avant d’habiter pendant quelques jours ma réalité.

Je regarde les gens autour de moi. Certaines personnes ont le visage fermé, certainement préoccupées par des tâches professionnelles, d’autres sourient à leurs collègues, soulagés que leur journée soit terminée. Peut-être que ce soir, ils se mettront devant la télé pour se projeter dans une vie qui ne leur appartient pas ? Je connais ce besoin. D’autres retrouveront certainement leur famille, passant leur soirée entre les devoirs et les moments partagés. Est-ce qu’ils se contentent de leur réalité ? Est-ce qu’ils sont vivants ? Perdu dans notre routine, je me demande si on se rend vraiment compte à quel point on est anesthésié.

Une sensation douloureuse envahit brusquement mon cœur. Il bat fortement et une désagréable sueur froide remonte mon cou. Les passagers sont de plus en plus nombreux, me serrant contre Nina qui a le sourire aux lèvres. J’ai l’impression de devenir toute petite dans cet espace où les autres semblent prendre toute la place. Ma respiration devient saccadée. Je me sens submergée par l’angoisse de ce quotidien qui m’apparaît si envahissant. Je prends une grande inspiration tentant de me calmer, mais le bus se met à trembler et mon cœur se met à battre plus douloureusement encore. Le brouhaha des conversations qui ont repris devient assourdissant. Ma tête tourne. Mes tempes battent violemment. Je ne supporte plus d’entendre ce bruit. Je ne supporte plus cette proximité, les discussions monotones, les odeurs de ces corps qui s’accumulent dans cet espace confiné…

— Je veux sortir !!!!

Nina et les passagers qui nous entourent se retournent vers moi surpris. Je les vois flous. J’ai l’impression de respirer directement l’air toxique qui ressort de leur poumon. J’ai besoin d’air frais. J’ai besoin de respirer, de sortir de cette boucle infernale.

— Le bus va démarrer Lola, me dit calmement Nina.

Je la regarde la suppliant du regard de m’écouter.

— Je veux sortir. Je dois sortir !!!

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