Lola a trouvé un travail dans une attraction. Elle qui n'aime pas avoir peur, elle va découvrir que la peur peut être parfois grisante.
( Avec les écouteurs sur les oreilles ou pour revivre l'histoire après:
Spotify : playlist "Les Échos du Manoir" - LadyLola
La tête de ce légume possédé se penche sur le côté et son sourire taillé à la lame semble s’élargir.
« Non… Non…Je t’ai mal vu et ta voix est … effrayante. »
Aucune réponse.
L’épouvantail approche sa grosse tête de citrouille gâtée par le temps près du visage de la jeune femme. La noirceur entoure ses yeux et seuls deux minuscules points de lumière indiquent que l’être est vivant.
« Ou alors peut-être hantes-tu ce lieu de ton envoûtante présence? »
« Je … non… je suis juste perdue. »
La jeune femme à la voix tremblante s’est redressée et fait face courageusement au monstre qui la contemple.
La créature émet un rire au raisonnement diabolique avant de prendre sa main.
Ce mec m’a parlé comme si le personnage qu’il jouait s’était emparé de son âme. Ils sont vraiment tordus ici.
Heureusement, la chaleur de sa paume me rassure sur la présence d’un être fait de chair et de sang sous tout ça. C’est bel et bien un être vivant et non une présence spectrale qui aurait eu la mauvaise idée de se matérialiser.
Cet être-vivant me guide donc à travers les dédales du château.
La terreur que j’ai vécu dans ces couloirs ce soir m’a totalement épuisée. Je n’ai plus l’énergie de mobiliser mon attention à la recherche de repère. Je n’arrive qu’à me concentrer sur son dos : une vieille chemise à carreaux sale - comme tout ce maudit manoir - des épaules carrées, des muscles ronds, de la paille qui sort de son col et de ses manches.
Enfin, la lumière du couloir en pierre m’éblouit et mon sauveur me relâche.
« Fais attention au couloir sombre. » me dit-il de sa voix qui inspire la crainte.
La créature se dirige vers la porte verte et disparait.
Je me retrouve seule dans ce lieu terriblement froid. Je ne suis toujours pas rassurée. J’aimerais prendre mon pouls mais je ne sais absolument pas faire. Il doit atteindre des records jamais enregistrés auparavant.
Je crains que la peur qui m’a envahit mettent quelques heures avant de redescendre.
Je fouille mon décolleté tremblante pour attraper mon paquet, sort une cigarette et me dirige vers le coin fumeur comme si ma vie en dépendait.
La porte est assez lourde et j’ai besoin de tout mon poids pour l’ouvrir - ou est-ce par ce que je me sens totalement vidée de mon énergie? Je m’affale sur le mur en tirant la meilleure bouffée de poison de ma vie et mon système nerveux s’apaise enfin.
« Aaaahhhh » soupirè-je soulagée.
Un frisson parcourt mon cou.
« C’est terriblement bon, n’est-ce pas? »
Comme hier, la même voix rauque me fait sursauter. Je ne suis plus à une frayeur près.
Je ne réponds pas et ferme les yeux pour me concentrer sur la fumée qui envahit mes poumons. C’est dingue mais même les yeux fermés, je suis capable de sentir ses déplacements. Sa chaleur se rapproche et il vient se coller à côté de moi contre le mur.
« Tu es blafarde. »
Venant d’un homme qui ne semble pas avoir vu le soleil depuis des années, cette phrase me semble un peu ambitieuse.
« Je viens de me perdre dans ce fichu château. Ça m’a vidé de tout mon sang! » lui dis-je sèchement.
Je peux sentir que l’homme bouge et son empreinte vient réchauffer ma poitrine glacée. J’ouvre les yeux. Plongé dans mon regard, il me scrute profondément. Un nouveau frisson monte le haut de mon cou jusqu’à la naissance de mes cheveux. Il est si fort que je suis prise de secousses.
« C’est dangereux d’être seule ici, sauf si tu recherches le frisson. »
Ses yeux semblent vouloir m’absorber toute entière. Mon coeur, lui a décidé de prendre du repos car il s’est complètement arrêté de battre.
Son énergie brutale se propage en moi, mes muscles se contractent et je suis complètement figée.
Puis il ferme les yeux et prend une grande inspiration. Le temps parait se ralentir, une délicieuse chaleur fait une apparition furtive dans ma poitrine. Je ne saurais dire s’il respire mon odeur ou celle de ma cigarette qui se consume au bout de mes doigts. Ça n’a pas vraiment d’importance car je suis comme aspirée vers lui.
Enfin, il expire fortement et rouvre les yeux. J’ai les joues chaudes et revenue à moi-même, je tente de rester fixée sur un point derrière lui.
« Ton sang est revenu, on dirait. »
Un de ses doigts brûlants touche ma joue. Je le regarde à nouveau. Un léger sourire illumine deux secondes son visage avant qu’il se redresse. L’homme se dirige vers la porte puis s’arrête pour se tourner vers moi.
« Oh fait, moi c’est Yann, Lola. »
Puis, il s’en va sans un mot.
Cet homme est vraiment très étrange. Contrairement à ses collègues qui ont l’air d’avoir été contaminés par le lieu, lui semble carrément avoir toujours fait partie de ce manoir ; inquiétant, mystérieux, qui me donne des frissons et fait battre bien trop vite mon petit coeur. Il se pourrait même qu’il hante les murs de ce château et que les bruits que j’ai entendu ne soit que les échos de son passage furtif. Quelle imagination!
Je me suis réveillée en sursaut cette nuit. Mes poings serraient avec intensité les draps et mon coeur affolé raisonnait dans mes tempes. Il a été dur de me rendormir après ça et je n’arrêtais pas d’analyser mon bref moment de panique d’hier soir.
J’avais décidé qu’il était absolument certain que les bruits qui m’avaient autant effrayé hier n’était que de simples effets sonores ... comme les portes du 2ème étage. Mon imagination avait fait le reste. Pour autant, je n’avais pas si bien dormi après.
C’est donc dans un état second que j’ai assuré l’après-midi - ouvrant, fermant, ouvrant et fermant encore et encore les barrières de sécurité.
Par contre, ce soir, c’est avec énormément de lucidité que j’ai nettoyé mes sièges. Ce n’est absolument pas parfait mais ce n’est pas ce qui m’inquiète actuellement. Je me redresse et regarde mes collègues finir leur tâche soulagée. Ils sont encore là et cette fois, je ne risque pas de rentrer seule.
« Tu as terminé vite ce soir. » remarque Aminata.
« Hier, je me suis perdue et j’ai eu la frousse. Est-ce que les effets sonores du 1er sont reliés avec ceux du 2ème, parce qu’hier rien n’était éteint et… »
« Il n’y a pas d’effets sonores au premier étage. » m’interrompt Ahmed qui apparemment, a une voix - et j’aurais préféré ne jamais l’entendre.
Un vent glacé vient saisir le haut de mon dos et je regarde Aminata pour chercher une réponse plus rassurante.
« Non y en a pas. » répond-elle implacable.
J’ai à peine eu le temps de surmonter le chaos que cette nouvelle a provoqué dans mon esprit qu’Ahmed a déjà traversé les rails. Aminata vient me prendre le bras pour que je l’accompagne.
« On va aller moins vite aujourd’hui pour bien que tu puisses te repérer. Okay? »
« Oui je veux bien. »
« Alors c’est pas compliqué, tu dois monter tous les étages avant de tous les descendre pour accéder au sous-sol » m’explique-t-elle tandis que nous montons les premiers escaliers, « ceux-là mène au premier. »
« Excuse-moi de reposer la question, mais c’est vrai qu’il n’y a pas d’effet sonore au premier? Parce qu’hier, je jure avoir entendu des choses. » insistè-je.
« Non il n’y en a pas, à part la musique. C’est peut être ça? »
« Oui peut-être » répondè-je peu convaincue.
« Alors je disais : d’abord le premier étage, puis le deuxième. »
Aminata est revenue sur l’explication comme si de rien n’était et je tente de me concentrer pour apprendre à me repérer.
« En face, la pièce où les poupées sont jetées. A droite c’est un cul de sac» poursuit-elle, « nous on tourne à gauche ».
A gauche, au premier, noté (Dans ma tête parce que j’ai aucun papier sur moi évidemment).
Nous avançons dans le couloir reconnaissable à sa salubrité. Un frisson dresse les poils de mes bras et ce sentiment d’être observée m’envahit à nouveau. Mon imagination encore!
« Repères bien les sièges dégueu là et le portrait du maitre! Après y a l’escalier qui monte au deuxième. »
Sièges dégueu - portrait du maitre avec ses yeux effrayants - escaliers jusqu’au 2ème - aussi noté.
Craaac- Cric- Crac
Aminata s’apprête à monter les escaliers quand j’entends à nouveau les bruits d’hier soir.
« Tu as entendu? »
La voluptueuse jeune femme s’immobilise devant les escaliers et tend l’oreille. Une petite femme brune, une servante du manoir, l’accompagne ce soir. Elle s’arrête à son tour.
« Oui j’ai entendu, pressons! »
Ses yeux considèrent l’escalier avec empressement et elle commence à monter quelques marches.
Arrrrghhhh!
Un cri grave résonne dans les murs délabrés du couloir. La première femme fait un pas en arrière. La deuxième s’accroche fortement à la rambarde de l’escalier, ses doigts serrés blanchissant sous la pression.
« Je n’aime pas ce lieu. Je n’aime pas ce lieu. » répète-t-elle un rire nerveux la faisant hoqueter.
« T’es pas curieuse de savoir? Parce que c’est pas la musique clairement. »
Cette jeune femme a la robe blanche vaporeuse et au visage familier scrute l’obscurité. Une certaine détermination traverse son regard qui s’enflamme.
« Mais peut être que ce n’est rien et que je me fais des films. »
Elle avance un peu plus vers les échos, bombant courageusement sa gorge généreuse.
« Non, non, non Lola. S’il te plait, suis moi » supplie la femme sur les escaliers, puis son ton se fait plus belliqueux. « Sinon je te laisse là. »
Elle semble particulièrement émotive et a tendu son bras pour ramener l’autre demoiselle vers elle.
« Moi aussi, j’ai peur mais je ne veux pas avoir peur pendant 15 jours. » répond-elle avec fermeté.
« De toute façon, c’est un cul de sac ici. Et puis ça fait 5 ans que je travaille ici et je ne veux pas savoir. Viens je te dis! » insiste-t-elle.
Les deux femmes déterminées se considèrent quelques secondes et la fermeté de l’une semble faire vaciller l’autre. Finalement celle qui voulait braver l’obscurité se décide à suivre la petite brune agitée.
Encore une fois, j’y ai pensé une bonne partie de la nuit - et cette partie de la nuit est de plus en plus longue de jour en jour.
J’ai analysé, imaginé, tourné les choses mille fois dans ma tête mais je n’ai trouvé aucune réponse rassurante pour expliquer les bruits qu’on a entendu. Evidemment cela m’agace et une idée effrayante - mais vraiment tentante - m’a traversé l’esprit : aller explorer les lieux.
Je sais que je suis une trouillarde mais je ne suis pas du genre à laisser la peur me gouverner. J’ai besoin de savoir pour exorciser.
« Ohé Lola! Tu aides les derniers visiteurs à sortir? »
Mon idée a continué à faire son chemin dans ma cervelle toute la journée et je n’ai même pas vu que les derniers clients avaient fini leur tour - avais-je seulement vu que c’était mes derniers clients?
« Oui pardon Aminata. »
Je me tourne vers le siège où deux passagers entourent une petite fille de 10 ans qui semble avoir vu le diable en personne. Quelle idée d’emmener des enfants aussi jeune! Je soulève la barre et libère la jeune fille qui s’enfuit sans regarder en arrière.
Je récupère le chiffon et le produit bien décidée à lustrer ce sofa jusqu’à que je sois seule.
« Tu as fini Lola? On va y aller. »
« Non pas encore. Allez-y, tu m’as bien montré hier, je saurais me débrouiller. »
Aminata me regarde l’air suspicieuse, hausse les épaules et puis elle traverse les rails.
« Comme tu veux. »
Ahmed ne tarde pas à la suivre après avoir éteint le circuit. Il me fait un signe de tête avant de disparaitre dans le silence.
Les deux enfin partis, je me redresse et range mon matériel.
Ça m’a trotté toute la journée dans la tête : les fantômes, les âmes errantes, tout ça, tout ça, ÇA N’EXISTE PAS! Il y a une explication rationnelle derrière chaque chose et je vais la trouver, parole de trouillarde!
Déterminée, attisée par la flamme de la vérité, je me sens poussée des ailes. Je traverse les rails et monte au premier rapidement.
Ce soir, le silence règne. L’habituelle traversée de créatures étranges a déjà eu lieu depuis un moment, redonnant à ce lieu son calme habituel.
Pourtant, elle est là, cette jeune femme qui a quelque chose de particulier qui m’alerte et m’attire irrésistiblement.
J’ai pourtant l’habitude des visites insolites mais elle me parait familière comme un lointain souvenir qui ne s’efface jamais. Il faut que...
Elle est arrivée au premier étage avec beaucoup de détermination dans les yeux et une fierté m’a saisi comme si cela me concernait. Pourtant celle-ci semble s’atténuer à mesure qu’elle avance. Elle semble déployer tous ses efforts à ralentir ses pieds qui sont pris de tremblements.
Cette voluptueuse femme ouvre une première porte et le trou béant qui monte au deuxième étage fait écarquiller ses yeux. Le silence a quelque chose d’inquiétant quand le château est déserté.
Elle respire à peine tendant l’oreille comme si elle attendait que quelqu’un vienne lui souffler quelque chose. Mais la jeune femme ne reste pas longtemps et déjà, elle emprunte l’escalier. Elle m'échappe une fois encore...
Apparemment, les fantômes ne travaillent pas le jeudi. Cette pensée me fait pouffer de rire quelques secondes.
Au deuxième étage, le silence m’amène à penser que j’ai peut-être eu des hallucinations auditives. Pourtant, je n’étais pas la seule à l’entendre, il y avait Aminata avec moi et elle semblait aussi terrifiée. Il faut que je me fasse confiance.
Je m’aventure à droite et j’ouvre la porte qui donne sur les bibliothèques. Le sol descend dans l’obscurité du premier étage et ne rien voir de ce qu’il se passe en bas est toujours aussi angoissant.
Mes yeux sont alors attirés par le portrait de la jeune femme accroché entre deux bibliothèques. La moitié de son visage part en lambeaux de toile mais son regard est intact. Une certaine tristesse émane de ses yeux, pourtant il me semble ressentir aussi beaucoup de détermination dissimulée derrière ce visage digne d’une poupée - comme si une femme fougueuse se dissimulait derrière ce masque de bienséance.
Je tente de remettre les lambeaux pour reconstituer son visage qui se dessine petit à petit. Un malaise me surprend rapidement devant ce portrait qui me parait si vivant, si… Merde, elle me … non, n’importe quoi. Je me recule alors et les lambeaux retombent.
Voir ce portrait a fait naître un besoin encore plus urgent. Je ne vais pas - non correction - je ne veux pas rester plus longtemps ici. Il n’y a pas de bruit. Je sens qu’il faut que je parte.
Je reprends le couloir pour aller dans l’autre sens. La lumière faible des fausses bougies se reflète sur les costumes entassés sur le côté. Le masque ressemblant à ceux que l’on portait au moyen âge pendant la peste est particulièrement effrayant ce soir. Son bec pointu semble pointer vers moi et me suivre dans mes déplacements. Cette sensation me tend mais toujours aucun bruit suspect.
« Il n’y a pas de bruit ce soir, c’est une bonne nouvelle non? » me rassurè-je.
Je crois qu’il est temps pour moi de me diriger vers un lieu plus rassurant et je presse un peu plus mes pas pour atteindre l’escalier de service au bout du couloir.
Brusquement, un frisson monte ma colonne vertébrale et vient dresser les poils de mes bras. Je m’arrête sur place, en alerte.
Cric Craaaaccc
Toujours cette horrible bruit de désarticulation que mon corps semble désormais anticiper. Mon coeur s’arrête et je ne respire plus.
« Merde! Bordel. J’ai pas rêvé. »
La panique semble m’envahir à nouveau. Je porte mes mains à mon visage pour me claquer plusieurs fois.
« Allez on revient à soi Lola. Courage!!! »
J’ai, semble-t-il, provoqué un dédoublement de personnalité car la Lola déterminée encourage passionnément la Lola terrifiée qui s’est figée.
C’est ainsi que j’arrive à redémarrer le moteur et je me dirige vers la porte la plus proche pour l’ouvrir.
Les lumières sont toujours allumées dans le décor. Les plumeaux des soubrettes trainent sur le sol et je les regarde en me demandant s’il ferait une arme suffisante contre ce qui provoque ce bruit. Je regarde de chaque côté et en saisit un. Les portes rouges qui mènent à l’ascenseur sont ouvertes sur l’obscurité impénétrable.
Arrghhhhh!
Un grognement me fait sursauter. Je tends le plumeau comme unique rempart mais mes pieds se clouent à nouveau au sol. Plus ça va, plus j’ai du mal à les remobiliser.
Un nouveau son étrange, tellement étrange que je ne saurais lui donner de nom.
Mon coeur s’est remis à battre et mon sang afflue dans les extrémités de mon corps m’encourageant à fuir.
Ma tête tourne cherchant l’origine mais mes yeux finissent par être absorbés par le seul endroit que mon regard ne peut pas analyser : L’ascenseur. Les bruits semblent résonner à l’intérieur de ce lieu sombre.
Mon corps cherche la fuite mais mon cerveau lui a besoin de savoir et un combat s’engage entre les deux tandis que je m’avance vers les portes rouges ouvertes.
Mes mains en avant, je sonde le noir devant moi. Mon regard affolé tente de percer avec difficulté l’inconnu. Mes doigts se rétractent effrayés de ne pas savoir ce qu’ils vont toucher.
J’avance à tâton quand soudain mon pied droit rencontre le vide. Je perds l’équilibre et mon corps est entrainé vers l’avant. Je lâche le plumeau qui tombe au fond du trou. Comme lui, je vais tomber dans ce vide qui semble m’absorber. Je ferme les yeux attendant un atterrissage qui risque d’être douloureux. Mon pied gauche ne touche presque plus le sol.
Soudainement, quelque chose de presque palpable remonte du bas. Je sens sa force survenir comme si je pouvais la percevoir dans l’espace. Elle s’engouffre en moi, m’envahissant par le nez, par la bouche et venant glacer jusqu’aux plus petites cellules de mon corps. Un murmure, un bruit siffle à mes oreilles et j’ouvre les yeux horrifiée.
Je suis suspendue dans le vide, l’obscurité absolu sous moi et pourtant je vois. Je ne saurais dire ce que je vois mais des images se déroulent rapidement devant mes yeux comme une vie qui défile avant la mort.
Un frisson traverse ma nuque. Mes bras pendent ballants et un violent coup dans ma poitrine me fait sauvagement réagir. Je me débats, je tente de me redresser mais une étreinte plus forte sur mon ventre m'empêche de me libérer. Je baisse les yeux : bras, chemise de bûcheron, pailles.
« Aaaahh! » hurlè-je surprise.
Je me recule d’un coup et ramène mon pied gauche puis mon pied droit sur le sol.
Le bras se dessert et vient attraper ma main pour m’éloigner de l’ascenseur.
« Je te sauve encore ce soir. » me dit une voix lugubre sortant d’une citrouille.
Ma main sur le coeur, je tente de reprendre mon souffle et d’assimiler tout ce qui vient d’arriver ; les bruits, la chute, cette sensation de lourdeur qui m’envahit, ce froid qui me submerge, les images et lui…
L’épouvantail me fait face et me domine d’au moins une tête. Mes pensées sont confuses et j’ai du mal à réfléchir. Je serais prête à m’écrouler mais je ne dois pas. C’est trop risqué. La créature en face de moi attend … patiente. Je ne sais plus ce qui est réelle de ce qui ne l’est pas.
Venez à moi…
Je m’approche de l’épouvantail tendant ma main vers son torse comme si quelque chose me poussait à le toucher.
La chaleur de son corps est perceptible même à travers le tissu et me redonne un peu de force. Ma paume posée sur lui, je peux sentir son coeur battre rapidement dans sa poitrine. Il est réel et déjà mes pensées s’éclaircissent un peu plus.
« Tu es froide comme une pierre tombale. »
Sa voix semble venir de l’enfer lui-même et fait vibrer toutes les veines de mon corps. En effet, j’ai la sensation d’être glacée et pourtant je ne ressens pas le froid.
« Qui es-tu? » lui demandè-je.
« Je suis l’épouvantail, je pensais pourtant que c’était clair. »
Le monstre s’approche de moi accentuant le contact de ma main sur lui. Ses doigts encerclent mon poignet droit. Mon coeur bat énergiquement dans ma poitrine.
Je lève les yeux vers la citrouille. Une drôle de sensation m’envahit, la chose semble m’adresser un sourire ignoble. Je secoue ma tête pour m’enlever cette image mais rien ne semble effacer cette impression.
« Tu devrais partir maintenant. » me chuchote-t-il rendant sa voix encore plus perturbante.
Ses mots semblent cacher une certaine menace et je recule. Sa main toujours sur mon poignet, il serre son emprise.
Je ne comprends pas ce qu’il veut, je veux partir mais pourtant je suis comme figée ici. Sa main semble me transmettre sa chaleur qui se diffuse dans tout mon corps. Puis, l’épouvantail relâche mon poignet et sans demander mon reste, je m’enfuis rapidement.
Mes yeux s’ouvrent brusquement sur l’obscurité de ma chambre. Mon souffle est saccadé et de la sueur coule sur mon front. Je tâtonne ma table de chevet à la recherche de l’interrupteur pour allumer ma lampe et me défaire des images scotchées à mes yeux… une citrouille au visage maléfique… une odeur rance… un cri horrifique… un corps désarticulé… et la passion, le désir, une énergie immense. Ce rêve habite encore tous mes sens.
La lumière allumée, j’observe ma chambre : le blanc des murs, les fleurs sur ma couette, mon petit bureau en bois avec mon ordinateur portable et mes fiches de révision accrochées au mur. Tout est normal, ici.
Je tente de récupérer un souffle profond pour me calmer.
« Ce n’était qu’un rêve. » dis-je à voix haute afin de remplir à nouveau le monde réel de ma présence.
Même si je ressens le besoin de me rassurer, une sensation encore très forte imprègne tout mon bassin. Tout y semble électrisé. Mes tétons pointent malgré la chaleur étouffante présente sous les draps. Je plonge ma main dans mon short et ressors un doigt mouillé. La zone est hyper sensible.
Je ferme les yeux pour me souvenir de ce qui aurait pu me faire un tel effet mais seule des sensations me parviennent ; la chaleur d’une main sur mon dos, des lèvres sur mon cou, une main qui plonge en moi…Puis les horribles sons de craquement me reviennent douloureusement.
Je remonte ma couette sur mon visage, me replongeant dans le noir qui cette fois me tranquilise. Mes paupières sont lourdes à nouveau. Je sors ma main pour appuyer sur l’interrupteur et le noir s’étend à toute ma chambre. Mes yeux se ferment rapidement et je plonge à nouveau dans le sommeil.
La journée s’est déroulée sans trop d’encombres et l’équipe du matin nous a rejoint pour le repas du soir. Nous sommes vendredi et le vendredi l’attraction ouvre ses portes jusqu’à 23H. Toute l’équipe mange ensemble jusqu’à la réouverture nocturne à 21h.
La grosse tablée est assez agitée et un brouhaha assourdissant résonne dans le couloir en béton. La cuisine est heureusement assez grande et c’est une joyeuse équipe qui se passe les hamburgers préparés spécialement pour notre repas de ce soir.
Même si l’odeur est très alléchante, l’homme au regard obscur assis en face de moi me rend nerveuse… Yann.
Il se saisit d’un burger et pose ses yeux sur moi. Il prend une grande bouchée et continue à m’observer silencieusement. Je regarde ses lèvres généreuses désormais luisantes de graisse. Sa pomme d’Adam bouge au rythme de ses bouchées.
Une goutte de sueur roule de ma nuque à mon dos.
« Bon alors les nouveaux. Vous allez faire un petit tour de manège ce soir? » demande Jérémy.
Son intervention a le mérite de me sortir de l’attention que je portais aux lèvres de Yann mais j’ai beau essayer de me concentrer, elle revient rapidement sur lui. Jérémy, lui, me regarde taquin.
« Bien sûr, ça doit être si grisant de voir l’autre côté de l’attraction. » répond Leïla excitée.
« Et toi Lola? » me demande Etienne.
Entendre mon nom me surprend un peu et je me tourne vers mon collègue qui me regarde avec un sourire coquin.
« Je ne sais pas si je… » commencè-je à répondre.
« Jérémy n’a pas vraiment été clair… parce que ce n’est pas une question » m’interrompt malicieusement Lorietta, la femme quarantenaire, « c’est disons… une obligation, un bizutage, un rite de passage, appelez ça comme vous voulez. »
« Tu n’as donc pas vraiment le choix » me sourit Etienne, satisfait apparemment.
Je ne réponds pas. Ils ont définitivement coupé mon appétit.
L’équipe dans anciens s’envoie des regards lourd de sens. Leïla rit totalement enchantée. Asma me regarde comme pour me signifier qu’elle a la frousse également et Etienne me dévore des yeux comme si savoir que j’avais peur me donnait une saveur particulière.
Certainement va-t-il vouloir monter avec moi pour que je me réfugie contre lui dés que la peur me saisira - et, bien sûr que je vais monter avec lui, je ne le ferais certainement pas toute seule - mais je ne pense pas me réfugier dans ces bras si facilement… enfin, on verra.
En attendant, l’angoisse est déjà entrain de se frayer un chemin dans ma petite tête.
Comme un troupeau qu’on mènerait à l’abattoir - noter l’analogie qui représente à quelques détails près ce que je ressens - les anciens de l’équipe nous ont réunis dans la file afin de nous faire passer à chacun l’épreuve du manoir hanté.
Une bonne partie de mes collègues attendent avec impatience mais moi j’ai plutôt l’impression de patienter pour l’échafaud.
Etienne m’a abandonné et s’est vite faufilé à l’avant de la file. Il ne m’avait fait aucune promesse mais quand même. Je me cache donc à l’arrière espérant ne pas me faire remarquer et passer à côté de cette terrifique expérience.
J’ai déjà vécu bien assez de moments inquiétants dans ce château.
J’ai poursuivi des bruits étranges, des sons horribles, j’ai ressenti une présence qui semble ne plus me quitter désormais et une effroyable citrouille semble se faire un malin plaisir de me surprendre pratiquement tous les jours.
Ça me poursuit même jusqu’à chez moi. Mais au moins, cette quête vise à mettre un nom rassurant sur ce qui me fout la frousse. Je clame que ça vaut bien la peine de mettre mon coeur à rude épreuve.
Par contre, traverser une attraction savamment étudiée pour déclencher l’effroi n’a aucun intérêt, sinon de me faire avoir une crise cardiaque gratuite.
Je n’avais jamais fait ce genre d’attraction volontairement - correction : je n’avais jamais fait ce genre d’attraction tout court et aujourd’hui, voilà qu’on m’oblige à la faire.
Je jette des regards un peu partout comme une bête prise au piège qui chercherait à s’enfuir. Ma tête élabore des plans pour échapper à la sentence. Je regarde la porte menant aux escaliers en pierre avec une envie irrésistible de m’y faufiler en douce. Personne ne le remarquerait…
Malheureusement, comme si elle avait entendu mes pensées, Leïla prend mon bras et me ramène contre elle. Elle devrait être au début de la file, sautillant d’un pied à l’autre et arguant à qui veut l’entendre : comment « ohhh cette expérience va être intense ». Mais non, je suis sa super amie.
« Allez ça va bien se passer. Ce n’est que des acteurs, on le sait. » me rassure-t-elle avec un clin d’oeil.
J’ai beau savoir que ce sont des acteurs, je ne sais pas où et quand ils vont apparaître. Je déteste être dans l’attente d’être surprise, comme dans ces films d’horreur où on ne sait jamais quelle abjecte créature va apparaitre à l’écran et nous faire bondir de notre siège. Encore quelque chose que je ne regarde pas volontairement.
« Ce n’est pas rassurant pour autant. » répondè-je sèchement. « c’est déjà bien assez des drôles de bruits. »
« Tu parles des fantômes qui hantent les lieux la nuit? Bouhouuuuuu», se moque-t-elle.
« Oui tu les a déjà entendus? » lui demandè-je d’un coup intéressée par ce qu’elle pouvait me dire.
« Mais non y a rien. C’est un canular monté à partir d’une vieille histoire de jeune femme morte. »
« J’ai pas entendu parler de ça. »
« C’est Lucia qui m’a raconté ça. Une jeune femme morte aux 18ème siècle. On l’aurait retrouvé morte dans sa chambre un matin. Son squelette était en morceau, c’était comme si elle avait été démembrée. Une exagération qui arrange les affaires de cette attraction. »
« Oh mon dieu, c’est bizarre. »
Les craquements qui m’ont fait si peur me reviennent en mémoire.
« Qu’est ce qui est bizarre? L’histoire d’une mort survenue dans un château vieux de plusieurs siècles? Si tu veux mon avis, c’est pas le premier et ce n’était pas le dernier. » se moque Leïla.
Elle a pas tord.
« Ils sont peut être présents que le soir. »
Je réfléchis tout haut mais Leïla me regarde l’air grave.
« Tu veux dire qu’il y aurait des fantômes et qu’ils auraient des horaires! » Ma collègue me regarde l’air sérieuse et se tape l’index sur son menton « Intéressant. »
Puis elle me tape violemment le dos avant de rire fortement. Même si je suis vexée, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elle a raison. C’est bien la preuve que ça doit être autre chose.
Pourtant ça n’explique pas ce qu’il s’est passé quand je tombais, cette sensation que l’on m’envahissait… Je balais rapidement cette pensée.
Les servantes et le majordome viennent de s’installer sur la plateforme. Ils nous regardent l’air ravis et déjà Etienne et Adrien s’installent sur les premiers sièges. Je regarde la vieille horloge pendue au mur : 20H40. Nous allons tous avoir le temps de passer et ça me fait bien chier.
Je piétine de plus en plus nerveuse pendant que Leïla trépigne d’impatience à mon bras. Elle avance par petits saut comme une groupie sous ecstasy qui viendrait voir son groupe de rock favori.
Les premiers cris retentissent dans la bâtisse et petit à petit, le groupe se réduit.
Je regarde mes collègues sortir du manège. Certains ont le regard encore effaré, d’autres reprennent leur souffle et d’autres encore rient en nous regardant patienter. Tout ça est très rassurant… non pas du tout.
Je constate que, désormais, peu de personnes me séparent du rail de l’enfer.
Anna et Louise :Deux, Issa et Asma : quatre, Leïla et Jonathan :six, et moi…ça fait 7. Un chiffre impair… si ma cervelle ramollie par la trouille ne me fait pas trop défaut.
Je réfléchis rapidement pour enfin comprendre qu’une personne va devoir monter seule et qu’étant tout à l’arrière, ce serait potentiellement moi. Mon stress augmente à l’idée que je pourrais être celle qui aura ce « bonheur ».
Je m’accroche avec force à Leila qui se retourne vers moi tout sourire. Je lui souris à mon tour, prête à tout pour ne pas me retrouver seule. Elle doit certainement penser que son excitation m’a contaminée. C’est évidemment faux.
« Tu le fais avec moi, hein? » lui dis-je faussement enjouée.
Leïla regarde autour d’elle et semble, à son tour, faire l’analyse de la situation. Deux personnes montent dans un siège puis deux autres et nous nous retrouvons à 3. Leïla se penche alors vers moi.
« Désolée ma belle, vraiment désolée » me dit-elle l’air embêtée « mais je préfère monter avec un homme. »
Leïla me lâche le bras et l’horreur m’envahit. Je la regarde impuissante s’asseoir à côté d’un Jonathan ravi d’avoir une femme à ses côtés - évidemment il fallait que ce soit lui, ce n’est plus un secret qu’elle l’apprécie fortement.
Mon coeur bat la chamade, la sueur coule sur mon front et tout un tas d’insultes traversent mes pensées. Je déteste cette …
« Allez monte Lola, faut pas trainer. On va ouvrir aux clients bientôt. » m’ordonne Aminata.
Maintenant que je suis ici, ça va être compliqué de faire marche arrière.
« Sinon … on peut ouvrir dès maintenant. » proposè-je l’air de rien.
« Tu es plus courageuse quand tu cherches les fantômes, hein. » me répond-elle moqueuse, « Mais, tu n’as pas le choix de toute façon. »
En peu de temps, Aminata s’est avancée sur la plateforme, ma pris la main et m’a trainé sur le siège. La barrière s’est abaissée sur mes genoux et déjà le siège avance vers l’obscurité.
Le manège a à peine commencé que déjà mon corps semble vouloir se fondre dans le sofa crasseux.
Un décor de champ de blé habille le rez-de-chaussée. Une musique inquiétante m’invite à me méfier de ce qui pourrait sortir de là. Complètement en alerte, mes oreilles sont à l’affût du moindre bruit suspect. Le vent souffle avec un son étrange à travers les épis. Ce lieu est terriblement malaisant.
Un premier virage serré - je m’accroche à la barre.
Un cri féminin me fait sursauter…certainement celui de Leïla qui doit s’être blottis contre le beau Jonathan.
Des oiseaux articulés volent au-dessus de moi et leurs croassements menaçants m’encerclent. Un deuxième virage tout aussi brusque me secoue un peu.
Je suis dressée sur mon siège, chacun de mes muscles est tendu mais je me retrouve enfin face à une grille fermée par un cadenas.
Je visualise dans ma tête le plan de ce château.
Ici c’est l’ascenseur, j’en suis sûre, donc le rez-de-chaussée, c’est fait! Il y a un groom à l’intérieur. Il est un peu terrifiant. Je ne sais pas lequel joue ce groom mais je sais que c’est Jonathan qui le fait l’après-midi. Je décide donc de me concentrer sur son image jovial et son interprétation lors de notre premier jour.
Un vent fort me surprend dans le cou et fait voler les quelques mèches posées sur mon épaule.
Puis tout s’arrête, le croassement des corbeaux, le vent qui souffle dans les épis, la musique… Un silence inquiétant s’installe. Plus rien ne m’empêche d’entendre mes veines battre au rythme de mon coeur et l’angoisse me submerge.
Un horrible frisson vient dresser les poils de ma nuque.
Je regarde les grilles, m’attendant à l’apparition du groom mais à la place, le sentiment d’une présence dans mon dos me fait me contracter toute entière.
Soudainement, quelque chose se pose sur le haut de mon dos et un premier sursaut me saisit. Ma mâchoire se serre et mes yeux se ferment.
Des doigts caressent le tour de mon cou lentement marquant de leur chaleur ma peau. Puis la main se pose sur ma gorge déclenchant un courant électrique dans toute ma trachée. Je sens de la paille chatouillée mon menton. Le contact devient plus intense à mesure que la paume descend sur mon torse. Elle s’arrête au dessus de mes seins et exerce une pression me plaquant contre mon siège. Quelque chose vient s’appuyer sur l’arrière de ma tête. Une odeur de citrouille envahit mes narines. Il est derrière moi. Sa respiration résonne dans mes oreilles et semble galvaniser chacun de mes sens.
« Bienvenue à toi envoûtante demoiselle. »
Le voix abominablement grave de l’épouvantail chuchote à mon oreille.
« Bienvenue au seuil de ton affolement… Ici … dans l’ombre de ces murs séculaires, les âmes errent … tourmentées par un désir sans satisfaction. »
Chacun de ses mots est appuyé, il prend son temps et la tension grandit en moi.
« Tu penses pouvoir défier les ténèbres?… résoudre les mystères qui habitent ce lieu? … aller au-delà des cris étouffés de la nuit?… Laisse moi te prévenir jeune audacieuse … chaque pas que tu feras ici pourrait te mener dans des lieux plein de tourments. »
Ses doigts viennent effleurer le dessus de mes seins et remontent sur ma nuque. L’onde qu’ils provoquent forment un délicieux sillon sur ma peau.
« Tu ressens cette brise glaciale qui effleure ta nuque? … Quand tous tes poils se dressent … animés par un frisson tellement intense qu’il te paralyse? … Ce n’est pas la peur de ce lieu maudit … ce n’est pas le souffle de ceux qui y ont vécu des histoires oubliées ou des tragédies anciennes… Cet émoi qui t’assaillit… c’est le signe de ton appétit féroce,… de ta soif de trembler… »
Le message semble m’être directement adressé, comme s’il prononçait un texte écrit spécialement pour moi.
« Atteins les entrailles de cette demeure et oublies la raison… Les couloirs tortueux te guideront vers ce que tu ne veux pas voir … mais parfois c’est dans ce qu’on ne veut pas voir que demeure le vrai frisson…
Arme-toi de courage envoûtante demoiselle,… car ici, la peur n’est que le commencement… et tu es sur le point de devenir une âme errant parmi nous.
Avance si tu l’oses, … j’ai hâte de te rencontrer encore et encore. »
Je suis surprise quand un bruit de portail me sort de ma léthargie. J’ai toujours les yeux fermés et mes doigts sont enfoncés dans le tissu du siège.
Un rire de cinglé - le bruit des grilles qui s’ouvrent - Le groom fou entre en scène. Je tourne la tête pour regarder derrière moi mais l’épouvantail a disparu et le sofa est entrainé dans l’ascenseur.
Heureusement pour moi, j’ai fait le reste du parcours dans un état second. J’étais encore imprégnée par la présence de l’épouvantail et par ces mots si étrangement éloquents.
Le groom fou m’a amené avec une intention maléfique au deuxième étage. L’ascenseur m’a tellement remué que j’ai cru qu’il allait s’effondrer et nous mener tout droit vers l’enfer.
Les soubrettes ont parfaitement joué leur rôle d’esprit frappeur et leurs railleries promptes à vous glacer le sang font monter l’angoisse.
Ensuite dans un cri horrible, un homme habillé en marié jette une pauvre femme avec sa robe blanche par dessus le balcon. La scène passe vite et vous avez à peine le temps de réagir que les portes semblent vouloir s’ouvrir sur d’horribles créatures avec des bruits assourdissants. Evidemment, ces portes m’ont fait sursauter... elles le font toujours.
Puis, quand tu t’y attends le moins - dieu sait que j’aurais du m’y attendre- une femme horriblement mutilée, la robe en sang tente de remonter le balcon et s’accrocher à toi. Je ne pensais pas que le siège s’approchait si prêt, j’ai cru qu’elle allait toucher mes pieds et même si j’ai reconnu Lorietta, j’ai failli lui asséner un coup magistral sur le visage.
Ensuite, le siège descend au premier. Je ne sais pas pourquoi mais cet endroit me fout vraiment la frousse. Et ce n’est pas le mec complètement dingue qui m’a poursuivi avec un couteau à peine descendu - non c’est autre chose - un espèce de sensation, les poils de bras qui se dressent et l’impression de m’y sentir comme si j’y avait vécu les pires drames.
Bref, le zombie est sortie de sa tombe, le loup à hurler devant la lune et le groom m’a gentiment ramené au rez-de-chaussée.
Quand j’arrive à la plateforme pour sortir du siège, Aminata me surveille impatiente.
« Je m’attendais à te voir recroquevillée dans un coin du siège » me dit-elle, « je suis déçue. »
Je me lève mais déjà mes yeux se sont posés sur l’ouverture devant moi. On aperçoit presque les épis de blé et je m’imagine l’épouvantail tapit dans le noir à attendre sa prochaine victime. Un frisson me traverse entièrement.
Je suis rentrée assez tard ce soir. Travailler m’avait un peu sortie de ma torpeur mais, depuis, je traîne chez moi - impossible de me résoudre à me coucher. Je suis envahie d’une énergie qui me tient éveiller.
Je me souviens alors du récit de Leïla et de cette fameuse histoire d’une jeune fille morte. Peut être que cette occupation n’est pas vraiment la meilleure façon de calmer mon insomnie mais je m’assois tout de même à mon bureau, trop curieuse.
J’allume mon ordinateur et tape dans la bar de recherche : attraction Manoir Hanté - jeune femme morte. Je ne me rappelle plus le nom du Manoir que nous avait indiqué le responsable le jour de notre arrivée mais apparemment, l’histoire est assez connue pour que je puisse m’en passer.
Des pages de blog, des sites de paranormal, des pages Facebook, des chaînes YouTube… beaucoup de personnes semblent s’être intéressées au sujet. Je lis rapidement quelques sites. La même histoire racontée de manière plus ou moins effrayante pour attirer les amateurs de sensations fortes.
En 1872, le château était habité par la deuxième génération de la famille Moransi - ah oui c’est ce nom qui nous avait communiqué M. SPINCTER - Cette vieille famille de noble était déclinante et se battait pour survivre. La dernière née s’appelait Augustine Moransi, un jeune femme qui était étouffée par les conventions que lui imposait son père rigide et froid. Elle n’avait plus de mère, cette dernière était morte en couche.
Son père acariâtre et le peu d’employés qu’il restait encore au château était ses seules compagnies. Son père sévère faisait tout pour la marier rapidement à un riche noble qui ramènerait la richesse au sein de la famille. Mais Augustine était tombée amoureuse d’un jeune domestique, Pierre - une histoire un peu romanesque tout de même.
Cet amour n’était pas à sens unique et les deux finirent par devenir amants. Malheureusement leur relation ne demeura pas secrète et le scandale éclata. La rage du père était tel qu’il fit battre violemment le jeune homme. Personne ne sut ce qu’il devint par la suite -certainement mort à la suite des coups, selon certains blogs.
Augustine fut enfermée dans sa chambre. Elle dépérissait à vue d’œil comme envahie par un terrible désespoir.
Elle délirait, disant entendre son amant l’appeler la nuit. Son père, de plus en plus virulent, tentait de la résonner sans succès.
C’est le 31 octobre 1872, que la gouvernante la découvrit sans vie. L’horreur la saisit alors que la jeune femme gisait sur le sol désarticulée, Ses membres tordus, son cou rompu, son regard figé droit vers le plafond. On chercha un coupable mais rien n’avait bougé dans la chambre. seul son miroir était brisé et un mot avait été inscrit dessus avec du sang « déshonneur ».
Bientôt, la rumeur du père infanticide circula dans tout le royaume. Le père mourut dans son manoir accablé par la honte et par les rumeurs (Au fond, personne ne savait la vérité). On le retrouva dans sa chambre, il tenait entre ses mains la portrait déchirée de sa fille.
Depuis, le château n’a jamais eu de propriétaire assez courageux pour rester longtemps dans ce sinistre lieu. Certains affirment avoir entendu des hurlements de désespoirs, des bruits de démembrements et autres joyeusetés qui me rappellent les choses effrayantes que j’ai moi-même entendues.
Je balaie rapidement cette pensée.
La jeune femme amoureuse chercherait encore son bien-aimé, prête à revivre les délicieux souvenirs d’un passé heureux.
Certains articles disent que le miroir est toujours présent dans le Manoir malgré sa réhabilitation en 2010 en manège hanté et que c’est là que serait enfermé l’âme d’Augustine.
Bref, une vague histoire d’amant maudit avec une mort bien étrange. L’histoire parfaite pour attirer les curieux. Elle a sûrement été peaufinée au long des années pour la rendre plus effrayante que la réalité souvent banale.
Je ferme une nouvelle page et défile les propositions que m’offre le moteur de recherche.
Archive journalistique de 1872 : l’affaire du Manoir de Moransi.
Je clique curieuse de peut-être lire un article avec des faits réels. Une vieille page de journal illustré a été scanné : Une jeune femme retrouvée démembrée au Manoir Moransi.
Le titre est assez visible mais les écritures sont minuscules. Je plisse les yeux et parcourt le texte. La nervosité que j’essayais de mettre de côté s’amplifie. L’histoire semble plus ou moins la même que celle lue sur de nombreux blogs - à peine exagérée. Ça fait froid dans le dos de se dire qu’il s’est passé une telle chose dans le lieu où je travaille. Mon regard continue à parcourir la page et soudain je me raidis.
Un portrait illustré de la jeune fille me saisit. Son teint pâle, son nez droit, son regard, sa bouche, ses joues rebondies et ses cheveux qui retombe sur ses épaules… elle me ressemble tellement. J’ai la désagréable impression de me voir, inerte sur papier, portant le costume d’une autre.
Je referme rapidement mon ordinateur et plonge mon visage dans mes mains. Je deviens folle c’est certain. Un frisson dresse les poils de mes bras. Je ferme mes yeux et tente de remettre du tangible dans mes pensées affolées.
La glace semble à nouveau envahir mon corps qui est pris de tremblement.
La brume a rempli la nuit et par la fenêtre, je ne peux discerner ma rue. Je ferme vite mes volets comme si quelque chose pouvait sortir brusquement de la purée humide qui règne dehors. Je fais un tour rapide de mon appartement complètement prise par une peur incompréhensible. Quelle mauvaise idée d’avoir lu ces articles, quelles putain de mauvaises idées!
La porte de mon casier claque bruyamment dans le vestiaire vide.
Depuis que je suis arrivée dans ce maudit manoir, je n’ai plus les idées claires. Je dors mal, je fais des rêves de plus en plus bizarres, je ressens des choses très perturbantes…
Quelque chose d’étrange s’y passe et cette chose semble s’immiscer en moi.
Hier soir, j’ai finalement réussi à m’endormir après une bonne douche chaude qui avait pour but de me purifier entièrement. Je me suis frotté avec du gros sel, une astuce de grand-mère pour se débarrasser des mauvaises énergies. Je la trouvais ridicule mais hier soir, elle me paraissait être la meilleure idée que j’ai jamais eu.
Ma nuit avait quand même été courte puisque je me suis réveillée le cœur battant, l’entrejambe en feu et tous les poils de mon corps dressés.
J’ai l’impression de naviguer dans un brouillard étrange et je n’arrive même plus à respecter des horaires de travail. C’est donc encore à la bourre que je suis arrivée au travail.
Je me suis changée en vitesse et je me maquille rapidement devant le miroir. J’ai l’oeil hagard et la mine d’un mort vivant … ce qui tombe à pics. L’alarme informant de la prise de poste a déjà sonné et il ne me reste que quelques autocollants à poser sur le dessus des seins. J’attrape rapidement mes cheveux que je rassemble sur le côté pour les faire tomber joliment sur mes seins et sors des vestiaires. Un frisson au cou me fait remuer la tête.
J’ai deux minutes pour rejoindre l’équipe qui doit être entrain de prendre le relais avec les collègues du matin. Je ne dois pas être la seule en retard car j’entends quelqu’un se préparer dans le vestiaire des hommes. La porte est grande ouverte. Je jette un oeil rapide mais la vue m’arrête complètement.
Mes yeux sont inévitablement attirés par le torse qui se dessine devant moi. Un torse nu aux pectoraux ronds et aux abdominaux saillants s’étire au milieu de la pièce. Quelques poils tracent un chemin que j’aimerais parcourir avec ma bouche. Enfin non, pourquoi je pense à ça? Des bras tendus soutiennent une tête de citrouille possédée.
Le masque couvre déjà le visage de l’employé et je ne distingue pas la personne qui le porte. Moi qui avais déjà un sentiment ambigu, dénué de sens concernant cet épouvantail, le torse nu qui s’offre à mes yeux ne m’aide pas du tout.
Sous ce déguisement se cache un homme vraiment bien foutu. Malheureusement je ne peux pas m’empêcher de penser aux mots et aux doigts brûlants de l’épouvantail et je me sens terriblement attirée par l’homme en face de moi.
Un jean souillée par la terre et à la braguette ouverte tombe sur les fesses de l’homme - assez pour les couvrir mais pas suffisamment pour cacher les tranverses qui plongent vers son entrejambe.
Je suis incapable de détacher mes yeux de ce corps, je suis complètement absorbée.
Vous aimez ce que vous voyez?
Une voix masculine résonne dans mon crâne et je hoche la tête pour répondre à cette hallucination.
Un caleçon noir habille joliment cette partie. Une de ces grosses mains entourée de paille descend vers la poche de son jean. Elle en ressort quelque chose mais je ne saurais dire ce que c’est. Je m’en fou même. Je regarde enivrée sa main parcourir son torse de bas en haut et je suis ce mouvement avec beaucoup trop d’attention.
L’homme porte le truc à sa bouche et tire de sa main. Je ne vois pas ses lèvres mais imaginer ses dents serrer l’objet est déjà beaucoup trop excitant.
Il pose la chose sur son cou. Mon souffle se coupe et je sens la fièvre m’envahir. Son menton se dessine sous le masque et sa pomme d’Adam s’accentue. Mon entrejambe s’électrise et mon coeur commence à battre plus fortement. Je couvre de mon regard chaque ligne de son corps comme si mes doigts pouvaient le parcourir.
Les mains de l’homme viennent boutonner les boutons les plus bas de sa chemise. Je sens alors un regard sur moi et je lève les yeux vers les trous béants qui marquent ceux de la créature. L’homme me regarde, j’en suis sûre.
Touchez moi…
Pourtant, il ne dit rien, il me fixe et attache doucement les boutons de sa chemise. Mon coeur résonne plus fortement mes yeux ne pouvant se détacher du spectacle lancinant auquel j’assiste.
Soudain, au fond du long couloir de béton, la porte s’ouvre sur les bavardages de mes collègues du matin. Je me ressaisis, consciente de l’avoir regardé avec beaucoup trop d’impudeur. Mes joues rougissent fortement.
Non mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? … vraiment? C’est comme si j’étais envoûtée par ce personnage dont je ne connais même pas l’interprète. J’ai déjà vu des hommes bien foutus sans pour autant les regarder comme si j’allais leur sauter dessus. Encore heureux que la porte du fond se soit ouverte, je ne sais même pas si j’aurais pu me retenir.
Je referme rapidement la porte qui mène au couloir de pierre et je me dirige à pas rapide jusqu’à l’escalier de service.
Ne m’abandonnez pas…
Je sens que l’épouvantail n’est pas loin et j’ai l’impression qu’il me poursuit. Je fuis cette créature maléfique qui semble complètement m’avoir hypnotisée, je suis trop excitée et je ne sais pas de quoi je serais capable.
J’avance vite mais déjà il semble m’avoir rattrapé au deuxième étage car j’entends la porte de service se claquer alors que j’emprunte les escaliers pour le premier étage. Les poils de mes bras se redressent.
Les pas cadencés de la demoiselle font rebondir sa respiration. Ses yeux se posent sur le portrait tombée au sol… il m’épie encore…l’oeil sévère… même ici il me poursuit.
La jeune femme court presque comme animée par une crainte étrange, la crainte de se laisser envahir. Je sens battre son cœur fortement dans sa poitrine. Sa robe blanche vole derrière elle. Sa poitrine remonte et descend rapidement. Je regarde ce qui la poursuit mais je ne perçois rien de plus qu’une douce sensation familière.
Troublée par les yeux perçant de Yann, je reprends une gorgée de bière fraiche.
Je n’ose pas le regarder, j’ai peur que ses pupilles m’absorbent entièrement.
Voilà un moment que je me demande si ce n’est pas lui l’homme sous le costume de l’épouvantail. Peut-être même que je l'espère, mais cette sensation est tellement étrange que je préfère l'ignorer. En tout cas, je ne l’ai jamais vu porter ne serait-ce qu’une partie du costume et ce, malgré toutes les fois où l’on s’est croisé à des heures où il devrait encore le porter.
Depuis hier, je sonde les torses de mes différents collègues masculins à la recherche d’une éventuelle correspondance qui répondrait à ma question pressante.
Je ne sais même pas si la citrouille au magnifique torse est la même que celle qui m’a chuchoté à l’oreille pendant mon tour d’attraction.
Yann m’a lâché des yeux et discute désormais avec une des jumelles, un sourire plein de charme sur le visage. Je sens un léger agacement - à elle le charme, à moi les yeux mystérieux et affolant. Je préfère me concentrer sur le soulagement de savoir que je ne suis plus le centre de son attention… enfin… quand même.
Ce soir, les employés habituels nous ont trainé dans un bar pour nous féliciter d’avoir osé faire l’attraction hier - pour rappel, ils nous ont forcé - et les 19 hommes de l’équipe sont présents : le moment idéal pour faire le point sur ceux qui pourraient éventuellement incarnés mon épouvantail.
Je peux déjà retiré Patrick et Carlos qui doivent avoir minimum une quarantaine d’année et je les vois mal jouer à ce petit jeu - peut-être est-ce un jugement mal placé de ma part.
Il y a Julien aussi, le binôme de Jérémy qui joue les majordomes à l’entrée. Jonathan était juste avant moi dans la file et Karim était facilement reconnaissable dans le rôle du groom. Ahmed et Adrien travaillent avec moi à la disposition des clients. Il ne m’en reste donc que 8 :
- Yann, pas impossible mais il faudrait qu’il se change à la vitesse de l’éclair.
- Noé est de l’équipe du matin. Il devait faire l’attraction comme moi hier. Mais vu qu’il était dans les premiers, il aurait pu largement se glisser dans le costume avant mon passage. Son corps, en tout cas, correspondrait bien.
- Etienne - même chose et il est un de mes suspects N°1. Je l’ai déjà vu me jeter des regards en coin et il est plutôt séducteur avec moi.
- Benoit : il est timide et je l’imagine mal tenir ce rôle mais je peux me tromper. Par contre, il s’habille tellement large qu’il est difficile d’évaluer sa stature.
- Issa me semble bien trop grand et maigre pour correspondre.
- José a la stature idéale. Par contre, il me semble l’avoir aperçu dans un autre costume mais je ne suis pas sûre.
- Youssef est un mystère pour moi, complètement insondable, je ne saurais dire.
- Quant à Jian, je l’ai entendu parler du cimetière récemment, surement travaille-t-il là-bas.
Mes informations sont relativement pauvres, je m’en rend bien compte. Je ne suis pas particulièrement sociable et une espèce d’omerta règne dès qu’on parle des personnages et de ceux qui les interprètent.
Pour couronner le tout, je fume et quand je rejoins le vestiaire, les gens sont soit partis, soit en habit normal.
Inconsciemment, je me tourne vers le seul que j’ai déjà vu au coin fumeur. Yann rigole désormais et je surprends des sentiments ambivalents à son égard. Son rire m’agace autant qu’il est séduisant.
La musique n’est pas trop forte et les discussions autour de moi vont bon train. Quatre gros pichets de bière remplis à ras bord nous ont été servis.
« Bon bon arrêtons de plaisanter, on veut savoir. »
Leïla tend les bras pour faire taire les voix qui l’empêcheraient de s’exprimer.
Le groupe cesse ses conversation pour se tourner vers elle - sauf Yann. Lui, s’est à nouveau tourné vers moi. Il me regarde comme si il allait lire dans mes yeux le secret des mystères de la vie. Je peux sentir tous les poils de ma nuque se dresser. Une nouvelle gorgée de bière et je tente de me concentrer sur Leïla.
« Il y a trop de mystère, alors qui joue qui dans les personnages? J’en sais quelques uns mais pour les autres c’est le mystère total. Je pensais pouvoir deviner pendant le manège mais c’était plus dur que je l’aurais imaginé. » continue cette dernière.
Leïla dit tout haut ce que je pense tout bas. Il semble planer un mystère bien entretenu autour des costumes que chacun porte - surtout chez les hommes plus difficilement reconnaissable - sa question est pour moi, une véritable aubaine.
Un rire anime l’équipe habituelle qui se regarde l’air entendu. Benoit s’affale à sa chaise.
« Vous m’avez surement reconnu » répond en premier Karim, « mon costume de groom ne me dissimule pas assez. »
« Oui, toi c’était assez simple, comme les jumelles qui font les soubrettes et donc Lorietta doit faire la femme assassinée. » poursuit Leïla.
« Tout à fait » répond Karim.
Le reste de l’équipe a un sourire sur le visage et se regarde. On sent qu’il partage quelque chose et cela semble beaucoup les amuser.
« Mais les autres? » insistent ma collègue.
« Pour les autres, le mystère restera entier. Chacun compte protéger son identité secrète. » nous dit mystérieusement Carlos qui porte un verre à ses lèvres.
« Oui et on nous l’a bien fait comprendre lors de notre premier jour. » se plaint Issa qui s’est reculé sur sa chaise.
Il ne regarde pas les autres et semble parler pour lui-même.
« Je ne comprends pas ! C’est puéril. » lance Leïla déçue.
Jerémy se lève alors.
« Oui mais jeune visiteur, ce lieu mérite qu’on respecte ses secrets les plus sombres. Je vous le dis demoiseau et demoiselle, nous garderons le mystère, nous cultiverons l’insondable, pour que vos coeurs frissonnent. » clame-t-il théâtralement.
Un brouhaha de commentaires, de plaisanteries et de connivences inonde le groupe. Je suis clairement déçue de ne pas avoir de réponse mais cela ne me surprend pas. Ces employés semblent être les âmes qui hantent ce château avec une dévotion incroyable.
A ce moment-là, Asma prend la parole de sa voix timide pour poser la question qui justement me venait en tête.
« Bon okay, vous voulez garder secrètes vos identités mais pouvons-nous au moins savoir ce qui cause toutes ces complaintes. Quand je suis sur ma petite plateforme, j’ai vraiment peur. »
Le tremblement de sa voix trahit en effet sa peur et je frissonne à m’imaginer à sa place.
Les yeux de Yann brillent d’une nouvelle lueur alors qu’il les posent sur moi. Un frisson parcourt mon cou et je me surprend à aimer ça. Je passe ma main sur mon cou et détourne mes yeux de son insondable regard.
« On ne t’a pas raconté l’horrible histoire d’Augustine Moransi? » intervient Patrick.
« Si on me l’a raconté… mais les fantômes n’existent pas? »
Son ton induit une question et ses yeux supplient qu’on lui apporte la confirmation.
Un silence s’installe et Asma semble vouloir se fondre dans son siège.
Je regarde avec attention l’équipe et la même expression macabre semble habiter chacun des anciens membres. Quelque chose de malsain les lie et je pourrais facilement croire que ce sont eux qui ont assassiné Augustine si seulement il avait pu vivre à cette époque.
Yann a détourné ses yeux qui semblent amplis de tristesse quelques secondes. Il saisit son verre qu’il vide d’une traite et se lève pour se diriger vers la sortie. Les employés le regardent partir sans être offensés une seule seconde qu’il ne nous dise même pas au revoir. Le malaise semble envahir les nouveaux comme moi quand enfin, quelqu’un reparle à nouveau.
« Peut-être existe-t-il » nous dit Carlota. Elle regarde Patrick les yeux plein d’amour et celui-ci l’embrasse langoureusement. Trop bizarre.
« Mon conseil : les ignorer et ne pas trainer » ajoute Aminata d’un ton sec.
A ces mots, elle se tourne vers moi et me regarde intensément. Mon sang monte et je me redresse.
« Je ne traîne pas, je cherche à me rassurer. » réponds-je fermement.
Le groupe des anciens se tourne vers moi et un rire moqueur sort de leur bouche en accord comme s’ils étaient reliés les uns aux autres. Un frisson me traverse et je me demande si ce n’est pas d’eux que je devrais avoir le plus peur.
« Tu as été enquêté Sherlock? » plaisante Leïla pour qui toute cette conversation n’est qu’une vaste blague.
« T’as découvert des trucs? » me demande curieuse Asma.
Ses yeux me supplient de lui donner des éléments qui pourraient à son tour la rassurer.
« J’ai exploré un peu mais il semble que les bruits soient plus intenses vers l’ascenseur, je crois. Il doivent venir du premier. »
Un nouveau rire des anciens et ma colère monte à nouveau.
« Je vous conseille de ne pas vous aventurer. Dans ce manoir, il y a bien trop de choses obscures. Certains endroits comme l’aile ouest sont vraiment terrifiants, c’est vieux, très vieux. Ne vous y aventurez pas, JAMAIS.»
Tout le monde se retourne vers Benoit. Ce jeune homme aux allures malingres à qui on entend rarement la voix, s’est redressé et nous adresse cet avertissement les yeux animés de folie. Les anciens employés se chuchotent à l’oreille et Benoit s’effondre sur sa chaise pour se murer à nouveau dans le silence.
Asma semble se liquéfier sur place de peur.
Leïla lève les yeux au ciel.
Je me recule sur ma chaise, rendue silencieuse par cette instruction ferme.
Le silence s’est à nouveau installé et je regarde mon verre. En combien de temps vais-je pouvoir le vider pour m’extirper de ce groupe à moitié fou?
Les conversations reprennent petit à petit comme si de rien n’était. J’approche de mon but et en une immense gorgée, je finis mon verre, je me lève et salue mes collègues.
« A demain Sherlock! » me salue moqueuse Aminata.
Benoit me jette un oeil menaçant que j’ignore. Je m’enroule dans mon écharpe et j’attrape mon sac. Je ne prends pas le temps de saluer tout le monde et je m’engouffre rapidement à l’extérieur.
Le froid de l’air pénètre mes poumons avec soulagement. Le temps est humide et une espèce de brume glaciale mouille mon visage. Pourtant, ce n’est pas désagréable, bien au contraire. Je ferme les yeux et savoure quelques temps cette fraicheur bienvenue laissant le calme revenir à l’intérieur de moi. Derrière moi, je peux entendre encore l’ambiance du bar mais le silence de l’extérieur semble en étouffer une grande partie.
La rue est déserte et aucune voiture ne circule sur la route. Je rouvre les yeux prête à partir mais une ombre me fait face sur le trottoir d’en face.
Je me raidit un peu. Cette soirée est décidément très bizarre et ne pouvait pas se terminer sans une ombre qui me fait face.
Des cheveux noirs en bataille, un blouson en cuir, des yeux noirs perçant, une carrure plutôt imposante… Heureusement, je connais cette ombre.
« C’est pas possible, qu’est-ce qu’il fout là? » murmurè-je dans mon écharpe.
Je traverse pour le rejoindre, décidée à savoir pourquoi il est encore là et aussi parce que je suis terriblement attirée par sa présence.
Il m’observe et des gouttes dégouline de ses cheveux. Le t-shirt blanc qu’il porte est à certains endroits gorgés d’eau et se colle à ses pectoraux. Mes yeux s’y accrochent plusieurs secondes. Aucun doute sur le fait que ce mec est sacrément sexy.
« Tu n’es pas rentré chez toi? » lui dis-je lorsque j’arrive à sa hauteur.
Il secoue la tête pour me dire non.
« Tu m’attendais? » continuè-je
Il secoue la tête pour me dire oui.
« Tu comptes me répondre qu’avec des signes de tête » m’agacè-je finalement.
« Quand les mots ne servent à rien. » me répond-il enfin un sourire aux lèvres.
Je souffle histoire de lui montrer mon agacement mais à l’intérieur de moi, sa voix rauque me fait tout de suite réagir. C’est comme si elle provoquait chez moi de délicieux spasmes que je préfèrerais ignorer.
Je ne sais pas vraiment quoi lui répondre et nous restons tous les deux face à face. Il a accroché à nouveau ses yeux aux miens et je n’arrive pas à m’en décrocher. Je ne peux pas bouger comme si une force invisible m’avait figé sur place.
Ça fait si longtemps…
J’ai l’impression que son regard me parle et irrésistiblement attirée j’essaie de comprendre ce qu’il m’exprime. Des lignes de frissons se dessinent sur mon dos suivant des sillons déjà dessinés. Mon corps sait.
Yann semble imperceptiblement s’approcher de moi, sa chaleur entre dans mon espace vital et je peux la sentir réchauffer mon visage. La brume ne nous atteint plus, comme si une bulle nous entourait.
Ma voix mentale s’arrête et mon corps a pris le contrôle car je ne peux décrocher mon regard de lui, parcourant son visage comme si je retrouvais quelqu’un que je connaissais depuis longtemps. La main de Yann s’approche de moi lentement et déjà mon visage attend impatiemment de le sentir sur moi.
De gros pas lourds, un rire puissant et une voix forte - je sursaute et déjà mes pensées s’emballent à nouveau. Qu’est-ce qu’il se passe? Qu’est-ce que je fais là? Et c’est qui fait ce bruit?
Je me retourne vers le bar rompant le contact visuel avec Yann.
Leïla, complètement pompette, tient le bras de Jonathan qui la regarde avec le sourire aux lèvres. Je me retourne rapidement, espérant qu’ils ne m’ont pas aperçu mais déjà il s’éloigne de l’autre côté de la route.
« Je vais rentrer, je commence à avoir froid. »
Totalement faux, la chaleur de Yann s’est répandue en moi. Mon cou est trempé de sueur sous mon écharpe et mes joues chauffent comme deux tomates sur un barbecue.
« Je te raccompagne. » me répond Yann qui s’avance à ma hauteur.
« Je n’habite pas loin. »
« Tu veux que je te laisse? »
« Je n’ai jamais dit que je ne voulais pas que tu me raccompagnes. »
Je n’ai pas vraiment l’énergie de refuser et pas plus celle de me séparer de sa chaleur pour l’instant.
Un petit sourire se dessine sur ses lèvres.
« Tu travailles depuis longtemps dans ce château? » demandè-je curieuse.
« Depuis assez longtemps pour en connaître chacun des recoins. » me répond-il en m’adressant un sourire énigmatique.
J’en étais sûr, c’est un fantôme… aussi vieux que les murs.
« Ah tu dois donc savoir où se trouve l’aile ouest? »
Un long silence s’installe alors et Yann a le regard perdu devant lui.
« Tu sais Lola, ce n’est vraiment pas une bonne idée de te promener là-bas toute seule. »
Je le regarde attentivement totalement absorbée par ce qu’il se passe. Un air triste le traverse rapidement suivi par ce qui semble être une lueur d’excitation. Plein d’émotions semblent le parcourir mais pourtant, lui-même, semble ne rien pouvoir contrôler.
« Ah bon et pourquoi? Les fantômes? »
« Ah ah ah les fantômes » rigole Yann, « les fantômes, oui en partie, mais ce ne sont pas ce qu’il y a de plus redoutable là-bas. »
En disant ces mots, Yann a tourné la tête vers moi et m’adresse un sourire maléfique qui me fait frissonner.
Mon coeur s’accélère. Ses yeux semblent être devenus menaçants et je regarde autour de moi pour me rassurer. Pourquoi j’ai l’impression que le danger c’est lui? Heureusement, j’aperçois sur le trottoir d’en face, l’entrée de mon bâtiment.
« Tu habites là? » me demande Yann comme s’il avait compris ce que je regardais.
« Oui. Merci de m’avoir accompagné. » lui dis-je.
Je me retourne rapidement et regarde à gauche et à droite avant de traverser. Mais je n’ai le temps de faire que quelques pas quand Yann attrape mon bras et me ramène violemment vers lui.
Mon corps vient percuter le sien et il attrape mon autre bras me positionnant face à lui. Mon coeur s’emballe et toute mon énergie semble envahir mes muscles, prête à me défendre face à cet homme si déstabilisant - mais ai-je envie de me défendre.
Ne m’abandonnez pas …
A suivre ...
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